vendredi 28 août 2009

ORDINAIRE 22 (B)

"Ils prennent leur repas sans s'être lavés les mains"

Les pharisiens et quelques scribes étaient venus de Jérusalem. Ils se réunissent autour de Jésus et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées. – Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, fidèles à la tradition des anciens ; et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de cruches et de plats. – Alors les pharisiens et les scribes demandent à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leur repas sans s’être lavés les mains. » Jésus leur répond : « Isaïe a fait une bonne prophétie sur vous, hypocrites, dans ce passage de l’Écriture : ‘Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. Il est inutile, le culte qu’ils me rendent ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains’. Vous laissez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes. »

Puis Jésus appela de nouveau la foule : « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui pénètre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. »

Il disait encore à ses disciples, à l’écart de la foule : « C’est du dedans, du cœur de l’homme que sortent les pensées perverses : inconduite, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans et rend l’homme impur. »

Evangile de Jésus Christ selon saint Marc 7, 1..23

VINGT-DEUXIEME DIMANCHE ORDINAIRE B

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Un homme libre

Jésus : un homme libre. Relisez attentivement les Évangiles et vous verrez comment, en de multiples circonstances, il manifeste cette liberté totale, aussi bien vis à vis de sa famille que des autorités civiles ou religieuses, et même vis-à-vis de la Loi religieuse d’Israël. Rappelez-vous comment, dès l’âge de douze ans, il réplique à sa mère qui lui disait combien « ton père et moi, nous te cherchons tout angoissés. » A cette remontrance maternelle, il répond en parlant de « la maison de mon Père » Et l’on sent bien comment, très vite, il a pris ses distances vis à vis de sa famille et de son environnement social. Même liberté vis à vis des divers groupes religieux qui composent la société de son temps : il n’appartient à aucune secte, ni pharisien, ni sadducéen, ni zélote, ni à aucune catégorie de maîtres ou de rabbins. Il n’appartient à personne. Il est libre dans le choix de ses amis, dans ses relations aux autorités, comme dans son enseignement au peuple.

Et vis-à-vis de la Loi ? On lui reprochera de ne pas respecter les multiples prescriptions de cette Loi divine. Et c’est vrai que, très souvent, il semble s’opposer à de multiples commandements qui, pour lui, sont un carcan imposé au pauvre peuple. Rappelez-vous le « sermon sur la montagne » et les nombreuses phrases qui opposent « on vous a dit... » à « et moi je vous dis... » Mais qu’on ne se méprenne pas. Si Jésus réagit ainsi, ce n’est pas pour « abolir la Loi », mais pour en restaurer tout son sens et toute sa valeur. Passer des détails à l’essentiel. L’essentiel ne dépend pas des « traditions des hommes » : il est dans le grand commandement : tu aimeras. Jésus se comporte en juif pieux. Il récite chaque jour le « Shema Israël », qui est la prière de tout bon juif, aujourd’hui encore, prière qui rappelle essentiellement le grand commandement. Il va, comme tout bon juif, chaque samedi, à la synagogue. Il monte à Jérusalem pour les grandes fêtes. Mais ce qu’il conteste, c’est l’utilisation de la religion par des hommes pour rendre d’autres hommes esclaves, alors qu’elle avait pour but de mener les hommes à pratiquer l’amour entre eux aussi bien qu’à l’égard de Dieu.

Le libérateur

Un homme libre, c’est obligatoirement celui dont les attitudes et les enseignements sont libérateurs. Jésus voulait que ses disciples soient comme lui des hommes libres. Qu’ils ne soient pas les esclaves de tous les conformismes sociaux ou religieux. Je crois qu’il a fallu du temps pour que ceux qui le suivaient se libèrent de toutes ces traditions qui étaient comme autant de carcans. Pour qu’ils soient libres vis à vis du repos du sabbat qui par exemple, les empêchait de faire plus de tant de pas ce jour-là, comme de toutes les prescriptions alimentaires et rituelles imposées aux hommes. Il faut du temps pour comprendre que « ce n’est pas ce qui est extérieur à l’homme qui le salit », mais que c’est « ce qui sort de l’homme qui le rend impur. » Et une fois qu’on a compris cela, il faut avoir le courage de braver les interdits et les réflexions de tous les bien-pensants pour se mettre à table, par exemple, sans s’être lavé les mains !

Quelle pollution ?

Il faut du temps ! Tellement de temps qu’aujourd’hui encore, et même plus que jamais, ce n’est pas encore rentré dans l’esprit de nos contemporains. Nos peurs sont toutes l’expression de ce réflexe : c’est ce qui est extérieur à l’homme qui le souille. Jamais autant que de nos jours les hommes n’ont eu peur de toutes les pollutions (extérieures) : depuis les gaz d’échappement jusqu'aux centrales atomiques, pour ne citer que deux facteurs primordiaux de cette pollution qui nous menace. Effet de serre, couche d’ozone, réchauffement de la planète, OGM, aliments cancérigènes... je n’en finirais pas d’énumérer tout ce qui nous menace. Mais, en même temps, qui se soucie de tous ces facteurs de pollution psychique, intellectuelle et morale qui viennent « du cœur de l’homme » ? Du cœur de notre humanité. Jésus en fait l’énumération. Une énumération édifiante : pas un terme à retrancher de nos jours. Je ne suis pas ici pour me lamenter, mais je crois que chacun de nous devrait y réfléchir. Tous s’accordent pour dire que nous vivons dans un monde malade, mais le diagnostic est différent selon les personnes. Et si toutes les maladies de notre monde, y compris les divers risques de pollution, venaient « de l’intérieur, du cœur de l’homme » ?

Être vrai

Jésus critiquait les pharisiens de son temps. Il ne leur reprochait pas leur souci d’observer la Loi. Il leur reprochait simplement leur hypocrisie. Il leur reprochait le décalage qu’il y a entre ce qu’ils disent et ce qu’ils font. Leur conduite et leurs paroles n’expriment pas les pensées qui habitent leur cœur. Un jour, il ira même plus loin dans ses critiques et les traitera d’aveugles. Il y a une relation entre hypocrisie et cécité : l’hypocrite, à force de tromper les autres, en arrive à se tromper lui-même. L’hypocrisie n’est pas seulement un mensonge. L’hypocrite trompe les autres pour gagner leur estime et leur respect, avec des gestes et des paroles qui ne correspondent pas à ce qu’il pense profondément. Il se situe dans le domaine du « paraître », et cela lui suffit. Les hypocrites veulent simplement préserver une image d’eux-mêmes, ils sont esclaves de cette image. Jésus parlait aux pharisiens de son temps, mais son message vaut pour nous aujourd’hui. Nous devons apprendre à vivre sans masques. Être vrais, et donc ne pas « mettre la charrue avant les bœufs. » Le danger de pollution, il est d’abord en chacun de nous. C’est là que doit se jouer le véritable effort de discernement pour ne pas se tromper d’ennemi et y gagner la « pureté de cœur », unique condition pour voir Dieu. « Bienheureux les cœurs purs : ils verront Dieu. »

28 août 2006

...avec des mains impures ?...

Le pur et l'impur.

Les pharisiens et quelques scribes étaient venus de Jérusalem. Ils se réunissent autour de Jésus et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c'est-à-dire non lavées. - Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, fidèles à la tradition des anciens ; et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s'être aspergés d'eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d'autres pratiques : lavage de coupes, de cruches et de plats. - Alors les pharisiens et les scribes demandent à Jésus : "Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leur repas sans s'être lavés les mains." Jésus leur répond : "Isaïe a fait une bonne prophétie sur vous, hypocrites, dans ce passage de l'Ecriture : 'Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. Il est inutile, le culte qu'ils me rendent ; les doctrines qu'ils enseignent ne sont que des préceptes humains'. Vous laissez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes."

Puis Jésus appela de nouveau la foule : "Ecoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l'homme et qui pénètre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l'homme, voilà ce qui rend l'homme impur."

Il disait encore à ses disciples, à l'écart de la foule : "C'est du dedans, du cœur de l'homme que sortent les pensées perverses : inconduite, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans et rend l'homme impur."

Evangile de Jésus Christ selon saint Marc 7, 1..23

VINGT-DEUXIEME DIMANCHE ORDINAIRE B

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Désacralisation.

" Avant de vous mettre à table, il faut vous laver les mains". Quoi de plus naturel que cette prescription qu'on trouve dans la Bible ! C'était d'autant plus normal, à l'époque de Jésus, qu'il n'y avait pas de fourchettes et que tout le monde mettait la main dans le plat. L'évangéliste Marc, écrivant pour des lecteurs ignorants des coutumes juives, prend la peine de détailler un grand nombre de ces prescriptions d'ordre hygiénique : douches en revenant du marché, lavages des coupes, des cruches et des plats, comme si de telles pratiques avaient été alors quelque chose d'inusité, voire de bizarre ! Ce qui paraît à première vue plus étonnant, c'est que les disciples de Jésus ne se soient pas conformés à de telles pratiques.

C'est que Jésus vient d'entreprendre une entreprise de "désacralisation" qui aura des répercussions considérables, en son temps déjà, et qui, pour nous aujourd'hui, doit nous permettre de contester un certain nombre d'idées reçues concernant aussi bien la pollution, la pureté, que les pratiques religieuses et leurs possibles déviations. Cela va très loin. Essayons de le comprendre.

Propreté ou pureté ?

Au point de départ, on trouve, dans la Bible, des prescriptions liées au culte divin et qui concernent les prêtres : on ne peut pas s'approcher du lieu saint sans être purifié. Très bien. Mais progressivement, on va imposer à tout le peuple, et sous l'autorité de la Loi, c'est-à-dire de Dieu, des prescriptions de pureté qui ne concernaient, au début, que les prêtres. En d'autres termes, on va "sacraliser" ce qui n'était au départ que fait de civilisation, relevant d'une culture particulière. On impose aux hommes, comme venant de Dieu, ce qui ne vient que de l'homme, d'une tradition particulière. On passe de la notion de "propreté" à celle de "pureté".

Retour à l'essentiel.

Si les disciples, au grand scandale des pharisiens et de quelques scribes, se mettent à table sans s'être lavé les mains, c'est que Jésus a dû souvent leur expliquer qu'il ne fallait pas "mettre la charrue avant les bœufs", que l'essentiel n'était pas dans le respect de la tradition, même si elle était couverte de l'autorité divine de la Bible, mais dans l'observation de l'unique et essentiel commandement : " Tu aimeras". C'est pourquoi, lorsque les pharisiens l'interpellent, Jésus répond en citant Isaïe : "Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C'est en vain qu'ils me rendent un culte, car les doctrines qu'ils enseignent ne sont que des préceptes d'hommes". Et il ajoute : "Vous laissez de côté le commandement de Dieu et vous vous attachez à la tradition des hommes."

Traduisons pour nous aujourd'hui. Notre manière de célébrer les sacrements, par exemple, nos rites, etc., sont institutions humaines. Il ne faut pas les "sacraliser". Il serait dommage de se braquer sur des "préceptes humains" jusqu'à oublier la parole de Dieu. On peut s'obliger à aller à la messe tous les jours et rendre la vie impossible à son entourage. On voit, hélas, des chrétiens très fidèles aux pratiques religieuses et complètement fermés à ce qui se passe dans les rapports sociaux, qui sont encore des rapports de force. Fermés à ce qui se passe en Afrique, en Amérique latine ou, plus près de nous, à la misère dans certains quartiers. Saint Jacques nous le rappelle aujourd'hui : "La manière pure et irréprochable de pratiquer la religion, c'est de venir en aide aux orphelins et aux veuves dans le malheur, et de se garder propre au milieu du monde."

Le pur et l'impur.

" Se garder propre". Plus question ici de pur et d'impur. Saint Jacques a bien compris que "ce qui vient à l'homme de l'extérieur ne peut le rendre pur ou impur". Jésus avait déjà dit : "Ne craignez pas ce qui peut tuer le corps, mais ce qui a le pouvoir de mettre l'homme tout entier dans la géhenne". Il établissait ainsi une nouvelle loi du pur et de l'impur. Elle est fondée sur "ce qui entre dans l'homme" et "ce qui sort du cœur de l'homme". Traduisons encore : rien de ce qui affecte un homme du dehors, sans qu'il l'ait choisi, ne peut diminuer sa valeur et à plus forte raison entraver son approche de Dieu. Or c'est la plus ou moins grande proximité de Dieu qui juge un homme. Tout le reste est accessoire. A une époque comme la nôtre, où règne de plus en plus la peur de la pollution, la crainte devant toute contamination, Jésus rappelle, en inversant le problème, que toute pollution vient de notre cœur. Ce qui rend l'homme "impur", c'est le mal qu'il choisit ou accepte de faire aux autres. Voir la liste que nous donne Jésus : inconduite, vols, meurtres, adultères, cupidité, perversité, etc. En d'autres termes, notre volonté de puissance, notre volonté de posséder, d'annexer, de dominer. Notre peur de n'être pas reconnu, aimé ; notre défiance. Tout cela concerne la relation avec les autres, alors que les prescriptions de pureté légale concernaient avant tout la relation avec des choses, des objets. Et c'est parce que tout cela sort de nous, parce que c'est le fruit de notre liberté que cela nous affecte. Jésus ne dit pas que c'est la faute du démon, de la tentation : il fait sortir tout le mal humain du "cœur de l'homme". Jésus ramène tout à la liberté. C'est d'ailleurs pour cela qu'il nous rend libres, purs, vis-à-vis de tout ce qui peut nous atteindre du dehors.

Il faut choisir.

Bien sûr, nous sommes toujours tentés de faire passer les traditions des hommes, les rites extérieurs, avant les commandements de Dieu. On s'enferme à bon compte dans un univers de bonne conscience, sans nous rendre compte de la dureté de notre cœur, qui nous conduit à écraser les autres. Et voici que la Parole de Dieu est là, au fond de notre cœur, pour nous aider à faire le départage entre le bien et le mal, le pur et l'impur. En définitive, est pur tout ce qui ouvre l'homme à Dieu, à la vie, à ses frères. Est impur tout ce qui l'en détourne. Le Christ fait appel à notre liberté A chacun de nous de choisir, jour après jour. C'est cela, être responsable.

"Ils prennent leur repas avec des mains non lavées."

Les pharisiens et quelques scribes étaient venus de Jérusalem. Ils se réunissent autour de Jésus et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées. – Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, fidèles à la tradition des anciens ; et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de cruches et de plats. – Alors les pharisiens et les scribes demandent à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leur repas sans s’être lavés les mains. » Jésus leur répond : « Isaïe a fait une bonne prophétie sur vous, hypocrites, dans ce passage de l’Écriture : ‘Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. Il est inutile, le culte qu’ils me rendent ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains’. Vous laissez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes. »

Puis Jésus appela de nouveau la foule : « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui pénètre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. »

Il disait encore à ses disciples, à l’écart de la foule : « C’est du dedans, du cœur de l’homme que sortent les pensées perverses : inconduite, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans et rend l’homme impur. »

Evangile de Jésus Christ selon saint Marc 7, 1..23

VINGT-DEUXIEME DIMANCHE ORDINAIRE B

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Propreté, pureté ?

Dans la Bible, il y a de nombreuses pages qui contiennent des prescriptions d'ordre simplement hygiénique : d'hygiène personnelle, d'hygiène corporelle. Mais, très vite, la Bible donne à ces prescriptions un sens, une valeur autre que celle d'une recommandation de propreté. Dieu dit : «Soyez saints comme moi, je suis saint. Vous êtes un peuple dont je suis très proche. Il faut donc que vous puissiez vous approcher de moi». D'où la transformation progressive de l'idée de propreté en l'idée de pureté légale. Mais il s'agit encore de pureté externe. Il s'agit de se laver, pour être un peuple saint. Puis, au moment de l'occupation grecque, alors que le pays risque de perdre son identité, on renforce encore ces prescriptions légales en obligeant tout le peuple à respecter les obligations autrefois édictées uniquement pour la caste des prêtres. On multiplie les ablutions légales : si on touche un objet, il faut se purifier de ce contact. Si on côtoie un païen, il faut se laver. Pour être le peuple de Dieu, un peuple saint. Il y a là une belle idée. Mais pour que ce soit valable, il faudrait ne pas perdre le vue la finalité de telles prescriptions. Le but, c'est d'être proche de Dieu. Or, la multiplication des obligations va noyer l'essentiel sous un flot de prescriptions annexes, si bien qu'on risque d'en oublier le grand commandement. De plus, on risque de sombrer dans la pire hypocrisie : cet ensemble de règles risque de donner bonne conscience aux gens : pour être pur, il suffit de se laver les mains ! Et j'imagine très bien comment Jésus a dû choquer ses disciples, la première fois qu'il leur a dit : «Vous savez, se laver les mains, cela n'a pas grande importance. Ce n'est pas cela qui compte. La vraie religion, c'est autre chose». Jésus a dû rabâcher cela pendant des mois, avant que les disciples osent se mettre à table sans avoir fait les ablutions rituelles.

C'est ce qui scandalise les pharisiens : «Pourquoi ne respectent-ils pas la tradition des anciens ?» Jésus leur répond en disant une chose essentielle, pour eux, et pour nous aussi : «Ce n'est pas ce qui est extérieur à l'homme qui crée le mal de l'homme, mais ce qui est en lui, dans son cœur». Or, si vous faites bien attention à cette parole, vous vous apercevrez qu'elle est le contraire de ce que les gens pensent, de ce que vous et moi pensons habituellement.

Légalisme

Je ne pense pas simplement à des prescriptions de légalisme religieux. Encore que... combien de gens qui se contenteront de ne pas manger de viande le Vendredi-Saint pour se croire chrétiens ! Ou, plus grave encore, combien de bons chrétiens qui se donnent facilement bonne conscience parce qu'ils ne manquent pas la messe du dimanche ! Non, ce que je veux vous expliquer est plus grave, plus profond.

Vous connaissez tous cette phrase célèbre de Jean-Jacques Rousseau : « L'homme naît bon. C'est la société qui le déprave ». Cette parole exprime la plus grave erreur qu'on puisse faire sur l'homme. Or, depuis plus de deux siècles, cette pensée s'est généralisée, s'est ancrée dans l'esprit de l'humanité. Probablement même dans notre esprit, à vous et à moi, sans que nous soyons bien conscients de la gravité d'une telle affirmation. Nous pensons facilement que le mal est extérieur à nous-mêmes, qu'il est dans les formes de société, qu'il est dans les manières d'être, dans les comportements collectifs, bref, qu'il est partout, sauf en nous. Que nous, nous sommes naturellement bons.

Changez vos coeurs

Or, cette pensée a influencé les grands philosophes du siècle dernier. Voyez Karl Marx. Il fait une analyse lucide de la société industrielle au siècle dernier. Et il conclut de cette analyse qu'il suffira de changer les conditions économiques, le système politique, pour que l'homme trouve le bonheur dans une société juste. Tous les régimes marxistes sont partis de cette analyse : ils ont bouleversé les structures économiques, se sont donné les moyens de réussir une société nouvelle. Vous avez sous les yeux aujourd'hui les résultats : non seulement une société qui écrasait l'homme, mais une société d'injustice telle qu'une minorité de parvenus vivait grassement au détriment de tout un peuple. On a oublié que le mal (injustice, volonté de puissance, mensonge, débauche...) existe d'abord dans le cœur de l'homme, et qu'on ne change pas la société sans changer l'homme.

Je ne nie pas que l'environnement économique, familial, national, ait une influence sur l'individu ; mais si je ne mets pas le mal où il est d'abord, c'est-à-dire en l'homme, je détruis tout sens de la liberté, et donc de la responsabilité, pour chaque individu. Au fond, ce que Jésus nous rappelle, c'est la théologie du péché originel. Il n'est pas vrai que l'homme naisse bon. Voyez le petit bébé, déjà ! Et si nous avons perdu cette conscience que le mal existe déjà en nous, c'est grave. Pas étonnant qu'on néglige tant le sacrement de pénitence, par exemple. Et est-ce du fond du cœur, ou du bout des lèvres que, chaque dimanche, pour commencer la célébration, nous nous reconnaissons pécheurs ?

Non, c'est en chacun de nous que, même dans le système politique et économique le meilleur, dans les circonstances les plus favorables à l'éclosion de notre personnalité, s'exercent la violence, la jalousie, la volonté de puissance, la méchanceté. Le redire, s'en convaincre, c'est faire appel à ce qu'il y a de meilleur dans l'homme : le sens de sa propre responsabilité, dans la liberté. Je ne suis pas un robot. Je ne suis pas conditionné, aliéné : j'ai la possibilité de choisir entre le bien et le mal. Trop souvent, nous avons cru opérer des libérations à bon compte. Il n'y a qu'une seule libération, c'est celle que nous apporte la Parole de Dieu, l'Évangile pour aujourd'hui : elle consiste à changer nos cœurs.

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lundi 17 août 2009

ORDINAIRE 21 (B)

Tu as les paroles de la vie éternelle

Jésus avait dit dans la synagogue de Capharnaüm : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle. » Beaucoup de ses disciples, qui avaient entendu, s’écrièrent : « Ce qu’il dit est intolérable, on ne peut pas continuer à l’écouter ! » Jésus connaissait par lui-même ces récriminations des disciples. Il leur dit : « Cela vous heurte ? Et quand vous verrez le Fils de l’homme monter là où il était auparavant ?… C’est l’esprit qui fait vivre, la chair n’est capable de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie. Mais il y en a parmi vous qui ne croient pas. » Jésus savait en effet depuis le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas, et celui qui le livrerait. Il ajouta : « Voilà pourquoi je vous ai dit que personne ne peut venir à moi si cela ne lui est pas donné par le Père ». A partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s’en allèrent et cessèrent de marcher avec lui. Alors Jésus dit aux Douze : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint, le Saint de Dieu. »

Evangile de Jésus Christ selon saint Jean 6, 60-69 21e DIMANCHE ORDINAIRE B

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Le dénouement

Et voici, avec ce passage qui est la fin du chapitre 6 de l’Evangile de saint Jean que nous avons lu tout au long des dimanches de ce mois d’août, le dénouement de ce que les spécialistes appellent la « crise de Capharnaüm ». Jésus, après avoir partagé les cinq pains et les deux poissons pour nourrir la foule qui le suit, s’est enfui dans la montagne parce que les gens voulaient faire de lui leur roi. Sur le matin, il a rejoint, en marchant sur la mer, les apôtres qui sont dans leur barque. Lorsqu’ils accostent à Capharnaüm, la foule est là, qui les a précédés. C’est alors que, dans un double discours, Jésus, pour expliquer la signification du signe du partage de la nourriture, leur dit qui il est, d’où il vient et où il va : il vient du Père, et il retourne au Père. Il faut croire que, non seulement son propos est difficilement accessible aux gens, mais également suffisamment scandaleux (au sens littéral du terme) pour que non seulement les gens se détournent de lui, mais pour qu’un certain nombre de disciples, même, ne marchent plus. C’est la « crise », c’est-à-dire étymologiquement, le moment où une décision est à prendre, un choix à faire entre deux directions. C’est alors que Jésus demande aux Douze de faire le choix, eux aussi : ou le quitter, ou continuer la route avec lui. Ce choix est indispensable, non seulement pour les Douze que Jésus avait choisis, mais pour tous ses disciples, comme pour nous aujourd’hui. Aussi cela vaut le coup de nous demander en quoi consiste ce choix et ce qu’il exige de nous.

Une expérience personnelle

Et pour cela, je crois qu’il est important de nous mettre, dans la mesure du possible, à la place de l’auteur de notre Evangile, lorsqu’il écrivait dans les années 90 de notre ère, c’est-à-dire soixante ans après les événements. Il était l’un de ceux qui avaient suivi Jésus dès les premiers jours de sa vie publique. Que de fois ne s’était-il pas posé la question : « Ce Jésus, qui est-il ? », avant de répondre, comme Pierre à Césarée : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », et de faire le choix de Capharnaüm, répétant comme Pierre : « A qui irions-nous : tu as les paroles de la vie éternelle ! » Donc, lui, il a continué. Comme il a dû être malheureux de voir certains de ses camarades hésiter devant le choix ou même renoncer et quitter le groupe. C’est lui, dans son évangile, qui a les mots les plus sévères pour Judas qu’il traite, non seulement de « diable », mais également de voleur, et qui précise que, tenant la caisse du groupe, Judas « dérobait dans la bourse ce qu’on y mettait ». Les autres évangélistes sont moins sévères à l’égard du traître. L’apôtre Jean, quant à lui, va surmonter la crise qui frappe tout le groupe et continuer la route avec le Christ, jusqu’à sa mort. A lui comme à tous ceux qui resteront fidèles, Jésus a précisé que « personne ne peut venir à moi si cela ne lui est pas donné par le Père. » Et la révélation du Père, c’est, précisera-t-il, que « le Verbe s’est fait chair ». Jésus, c’est Dieu fait homme. Il est l’Homme-Dieu. Il ne l’a pas inventé. Cela lui a été révélé par le Père. C’est l’aboutissement de son questionnement, l’apothéose de sa recherche : il a vécu toute sa vie en compagnie de Jésus, Dieu parmi les hommes.

Un discours sans concessions

Difficile à admettre ? Peut-être. Mais en tout cas dans ses réponses à ceux qui trouvent que « cette parole est rude : qui peut continuer à l’écouter ? », Jésus ne concède rien. Malgré la déchirure intérieure et l’apparent échec dont témoigne leur rupture, il ne cherche pas à retenir ceux qui s’éloignent Nous sommes loin d’une conception doucereuse de la foi, ne voulant choquer personne, se disant accueillante à tous.

Notre pape Benoît XVI qui, comme chacun le reconnaît, est un bon théologien, explique dans l’un de ses livres qu’il eût été plus simple d’avoir une religion où l’on se contente d’adorer un Dieu unique, éternel et caché, de s’y abandonner dans la méditation. « N’aurait-il pas été plus facile de nous élever au-dessus des contingences de ce monde pour percevoir dans une paisible contemplation le mystère ineffable ? » Et il continue en expliquant que l’Eternel a tenu à nous faire rencontrer Dieu comme un homme, un homme de tel pays et de telle époque et que « ce qui paraît d’abord être la révélation la plus radicale devient en même temps facteur d’obscurité extrême. Dieu s’est tellement rapproché de nous qu’il semble cesser d’être Dieu pour nous. Se livrer au réalisme de la foi, se limiter à une seule figure et placer le salut de l’homme et du monde sur le bout d’aiguille d’un point fortuit de l’espace et du temps, c’est là la difficulté. » Pas étonnant que parmi celles et ceux qui l’ont rencontré, beaucoup aient renoncé à croire en sa personne et à adhérer à son message.

Trois axes

A chacun de nous aujourd’hui – et pas seulement aujourd’hui, mais quantité de fois – Jésus demande : « Et vous, voulez-vous me quitter, vous aussi ? » Comment allons-nous répondre ? Pas seulement d’une réponse « verbale », du bout des lèvres, mais d’une réponse qui engage notre vie quotidienne ? Je voudrais préciser trois axes qui me semblent importants.

Premièrement, il nous faut bien comprendre que notre foi chrétienne est centrée sur le témoignage humain d’une personne, Jésus. Par ce témoignage se dégage un visage d’homme qui éclaire le nôtre. La foi chrétienne n’a rien à voir avec un « déisme » qui réduirait Jésus à un simple intermédiaire. Ecoutant et voyant Jésus « je le connais celui en qui j’ai mis ma confiance », comme le dit saint Paul.

Deuxièmement, ma foi de chrétien se nourrit d’un contact et d’une réflexion sans cesse renouvelés avec Jésus. Par quels moyens ? Essentiellement l’évangile et le pain partagé. Sans la messe, sans la lecture sérieuse de l’évangile et la réflexion sur la vie à la lumière de l’évangile, il n’y a pas de foi chrétienne.

Troisièmement, il ne faut pas attendre que nous tombent du ciel des grâces, des intercessions miraculeuses au moyen de telle ou telle dévotion. Jésus ne distribue pas des miracles qui nous dispenseraient de prendre nos responsabilités d’hommes et de femmes intelligents et libres.

« Je le connais, celui en qui j’ai mis ma foi. »

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leon.paillot@orange.fr

lundi 10 août 2009

ORDINAIRE 20 (B)

Jésus disait à la foule : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. » Les Juifs discutaient entre eux : « Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle : et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi, je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi. Tel est le pain qui descend du ciel : il n’est pas comme celui que vos pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »

Evangile de Jésus Christ selon saint Jean 6, 51-58

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Quelle insistance ! Six fois de suite, dans ce petit passage d’Evangile, Jésus parle de manger sa chair et de boire son sang comme d’une nécessité absolue. Que veut-il nous dire ? Et pourquoi une telle insistance ?

Première remarque

Pour bien comprendre ses propos et voir en quoi ils nous concernent directement, il nous faut faire deux remarques préliminaires. D’abord en remettant ce passage dans son contexte. Cela fait maintenant plusieurs semaines que nous lisons à la messe du dimanche des extraits du chapitre 6 de l’évangile de Jean. D’abord il y a eu le signe : Jésus a nourri une foule considérable en partageant cinq pains et deux poissons. Puis il s’est enfui, lorsqu’il s’est rendu compte que les gens voulaient faire de lui leur roi. La nuit venue, il a rejoint ses disciples en marchant sur le lac de Tibériade. La foule l’ayant retrouvé à Capharnaüm, dans la synagogue, il va donc essayer de leur donner la signification profonde de son geste. Il le fait en deux discours assez symétriques. Nous avons entendu des extraits du premier dimanche dernier : Jésus insistait sur la nécessité de croire en lui, l’envoyé du Père. Aujourd’hui, il « enfonce le clou », si l’on peut dire : celui qui veut le suivre doit le manger, pour ne plus faire qu’un avec lui.

Deuxième remarque

Je voudrais faire une deuxième remarque. Lorsque Jean écrit son Evangile, nous sommes à la fin du Ier siècle, plus de 60 ans après la mort et la résurrection de Jésus. Jean est l’un des derniers témoins des événements. Il l’écrit : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons, car la Vie s’est manifestée. » (1 Jean, 1, 1) Or, s’il tient à livrer de manière si insistante son témoignage, c’est que les premières communautés chrétiennes se trouvent affrontées à toutes sortes de dérives, allant jusqu’à nier, de manière plus ou moins ouvertes, l’humanité du Christ. Jean, qui a vécu avec lui, qui a écrit que « le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous » et que « nous avons vu sa gloire », tient à faire une mise au point catégorique, en soulignant l’aspect « charnel » de la personne de Jésus. D’où son insistance à redire plusieurs fois la même chose, les mêmes paroles de Jésus : « Si vous mangez la chair du Fils de l’homme et si vous buvez son sang, vous aurez la vie éternelle. » Et à contrario : « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. » Que veut donc nous dire Jésus ?

Anthropophages ?

On ne va tout de même prendre ces propos au sens premier. Les interlocuteurs de Jésus l’ont fait. Ils s’écrient : « Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Nous ne sommes pas des anthropophages ! Mais on emploie couramment les mots « manger » et « boire » au sens figuré. Quand quelqu’un parle bien, on « boit » littéralement ses paroles. Et quand un roman nous passionne, on le « dévore » bien prestement ! Il y a là comme une volonté de s’approprier ce qu’on dévore. Mais ici, quand il s’agit de manger la chair et de boire le sang d’un homme, surgit une autre difficulté. La chair et le sang, c’est une expression sémitique, compréhensible au temps de Jésus, incompréhensible pour nous, si on ne l’explique pas. Pour la comprendre, il faut se rappeler un autre passage de l’évangile (Matthieu 16, 17). A Pierre qui vient de lui déclarer qu’il est le Christ, Jésus répond que « ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. » C’est-à-dire : « Pierre, tu n’as pas trouvé cela tout seul, dans ta tête. » La chair et le sang, pour un Juif du temps de Jésus, c’est l’homme tout entier, en tant qu’il est matière. C’est un mot plus fort, plus concret que le mot « corps ». Il cherche à traduire ce que l’on aperçoit de l’homme vivant, son aspect extérieur, corporel, terrestre. Jésus veut souligner sa réelle incarnation. Le Fils de Dieu est devenu le Fils de l’homme. Jean n’a pas hésité à écrire : « Le Verbe s’est fait chair. »

Une forme de communication exceptionnelle

Une fois toutes ces précisions apportées, je crois qu’on pourra mieux comprendre, assimiler, digérer ce que Jésus veut nous dire. Ne pensons pas tout de suite à l’Eucharistie. Pensons tout d’abord à l’invitation qu’il nous fait : ne faire plus qu’un avec lui. Car c’est de cela qu’il s’agit. D’une forme de communication exceptionnelle. Il nous invite à la plus étroite des rencontres, à une intime « communion ». Manger et boire, c’est une affaire de profond désir. Il faut manger pour vivre. Saint Paul résumera cela parfaitement en déclarant : « Désormais, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » Nous sommes invités à un banquet. En des termes imagés, la première lecture de ce dimanche nous le dit : « La Sagesse a bâti sa maison. Elle a dressé sa table et mélangé son vin. Elle appelle ses enfants : Venez manger de mon pain et boire le vin que j’ai préparé pour vous. » Pour saint Irénée, la Sagesse divine, c’est la deuxième personne de la Trinité, le Fils unique.

Et la messe, dans tout cela ? Si nous venons à l’Eucharistie comme on va à la pompe à essence pour faire le plein de sa voiture, si elle devient un simple rite dans lequel nous pensons faire le plein de nos forces et de nos énergies spirituelles, alors ne nous étonnons pas de ne pas avancer et d’en être toujours au même point ; et donc de nous décourager et d’en venir à penser « A quoi bon ! » Au contraire, elle sera vraiment signe de notre volonté de communion avec le Christ, de ne plus faire qu’un avec lui, dans la mesure où elle exprimera notre désir de vivre comme lui, avec lui, les valeurs propres à la « vie éternelle » Celles qu’il nous a révélées durant sa vie terrestre, « dans la chair ». Essentiellement, jour après jour, des valeurs de fraternité et de don de soi. Alors nous pourrons mettre en œuvre, dans toute notre vie, le précepte de saint Augustin, s’adressant à ceux qui vont communier : « Deviens celui que tu as reçu. »

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dimanche 9 août 2009

ASSOMPTION DE MARIE

En ces jours-là, Marie se mit en route rapidement vers une ville de la montagne de Judée. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth. Or, quand Elisabeth entendit la salutation de Marie, l'enfant tressaillit en elle. Alors Elisabeth fut remplie de l'Esprit Saint et s'écria d'une voix forte : «Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu'à moi ? Car lorsque j'ai entendu tes paroles de salutation, l'enfant a tressailli d'allégresse au-dedans de moi. Heureuse celle qui a cru à l'accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur.» Marie dit alors : «Mon âme exalte le Seigneur, mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur. Il s'est penché sur son humble servante : désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles : Saint est son nom ! Son amour s'étend d'âge en âge sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son bras il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères en faveur d'Abraham et de sa race à jamais.»

Marie demeura avec Elisabeth environ trois mois, puis elle s'en retourna chez elle.

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 1, 39-56

L’ASSOMPTION DE LA VIERGE MARIE.

La dernière mention qui est faite de Marie dans les Écritures est au livre des Actes des Apôtres. Marie est présente au Cénacle, avec les Apôtres, le jour de la Pentecôte. Ensuite, on ne sait plus rien de son destin terrestre. Quelques siècles plus tard, les grands conciles la diront « Mère de Dieu ». Mais ce n’est qu’à la fin du 7e siècle qu’on célébrera le 15 août la fête de la « Dormition de Marie », une expression pleine de poésie qui désigne bien le passage serein et en quelque sorte « naturel » que fit Marie, de la vie terrestre à la vie éternelle. Puis on parla d’assomption : Marie est assumée, introduite dans la gloire de Dieu. Ce n’est que beaucoup plus tard, lorsque l’on en vint à penser le ciel, non comme un état, mais comme un lieu, qu’on parla de Marie qui « monte » vers le ciel.

Quoiqu’il en soit de nos représentations mentales, le dogme de l’Assomption, défini par le Pape Pie XII en 1950 comme vérité de foi, est dans la logique de toute notre foi en la « résurrection de la chair » que nous exprimons chaque fois que nous disons le Credo. En Jésus, « le Fils premier-né », l’humanité créée à l’image de Dieu a atteint la plénitude de son développement. Jésus, lors de sa résurrection, est entré avec tout son être, corps et âme, dans la gloire éternelle du Père. Et nous de même, nous sommes appelés à cette éternité de vie avec tout notre être, corps et âme. Et Marie ? Eh bien, simplement, nous disons qu’elle est entrée avant tous les autres dans la gloire de son fils, simplement parce qu’il est « chair de sa chair ». Savoir qu’après sa mort elle a été « assumée » dans la même gloire que Jésus nous révèle la grandeur et la dignité de notre nature humaine.

Les textes du Nouveau Testament que la liturgie de ce jour propose à notre réflexion nous disent que cela ne va pas de soi, et qu’il y a un immense combat qui se livre, tout au long de l’histoire humaine, pour l’avènement réel de cette dignité de toute personne humaine, de toute l’humanité.

L’Apocalypse voit deux grands signes dans le ciel : la Femme et le Dragon. Des « signes » ont évidemment une « signification ». A l’époque où le livre a été écrit, la jeune Église chrétienne, symbolisée par « la Femme » était en proie à la persécution de la part du pouvoir romain, symbolisé par le « Dragon ». Beaucoup de chrétiens étaient mis à mort parce qu’ils osaient confesser publiquement leur foi et refusaient de renier le Christ lorsqu’on voulait les y forcer. Donc, nous sommes dans une époque conflictuelle : l’Apocalypse est un écrit « subversif ». Il en est de même du Magnificat, où Marie décrit bien les deux règnes dont parle l’Apocalypse.

Souvent, nous chantons le Magnificat d’une façon un peu distraite et même fort distraite. Mais si nous le replaçons dans le contexte de l’Evangile, nous verrons qu’il ne s’agit pas seulement d’exclamations de louange et d’action de grâce, mais de propos proprement subversifs. Marie oppose ceux qui craignent Dieu, les humbles, les petits, les affamés, aux superbes, aux puissants, aux riches, aux oppresseurs. « Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles ; il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides ». Propos révolutionnaires ! Marie décrit des situations sociales qui ne sont guère différentes de celles qui, de nos jours, sont celles de millions de personnes. Et elle annonce que, dans ces situations, Dieu prend parti.

Chaque fois qu’au cours de l’histoire on relit cette vision de l’Apocalypse et ce Magnificat, ils prennent uns signification nouvelle dans chaque contexte différent. Il y a, d’abord, aujourd’hui, les chrétiens persécutés, un peu partout à travers le monde, à tel point que le XXe siècle a pu être dit « siècle des martyrs » par Jean-Paul II. Mais également d’une façon peut-être plus massive que jamais auparavant, les faibles et les petits sont écrasés par les grands et les puissants. Au cours des premiers siècles, c’était l’empire romain qui menait une guerre sainte, au nom de la religion de l’Etat contre les « sectes » nouvelles. Aujourd’hui, les humbles et les affamés dont parle Marie ce sont les innombrables nations, et même des continents entiers, laissés pour compte par l’oppression massive des puissants sous couvert d’une soi-disant mondialisation. Le Dragon n’est jamais loin, toujours prêt à détruire la dignité de l’humanité à travers toutes les formes d’exploitation de l’homme par l’homme, à travers les guerres et toutes leurs conséquences déshumanisantes.

Il y a donc un immense combat qui se livre, tout au long de l’histoire humaine, pour l’avènement réel de cette dignité de toute personne humaine, de toute l’humanité. Allons plus loin. La leçon que nous pouvons tirer de cette célébration de l’Assomption de Marie est aussi un rappel de l’éminente dignité, non seulement de la personne humaine, mais déjà de la vie humaine, du corps humain. En effet, le mépris de la personne, de la vie, du corps humain semble avoir pris de nos jours des proportions aberrantes.

On ne peut plus ouvrir sa télévision sans qu’on ne nous montre tous ces corps détruits ou mutilés par la guerre, par la violence de brutes armées, par tellement d’attentats. On ne peut plus ouvrir un journal sans apprendre les méfaits de la drogue, les violences conjugales, les abus du corps par la prostitution, y compris celle d’enfants. On pourrait allonger la liste. Avec notamment ces formes d’assassinats qu’on appelle « peine capitale » ou « suicide assisté ». Tout cela montre à quel point nous avons perdu le sens de la dignité du corps humain, de l’homme et de la femme. L’Assomption de Marie, corps et âme, en Dieu, nous rappelle que notre corps, parce qu’il est appelé à la gloire même dans laquelle se trouve déjà Marie, est digne du plus grand respect. Il s’agit là d’une question de morale personnelle, mais aussi d’une question de moralité publique, politique et sociale.

« Marie, dit saint Luc laconiquement, demeura avec Elisabeth environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle ». Demandons à Marie de multiplier pour nous ces visites de « trois mois » : elles nous prépareront à notre propre naissance à la plénitude de la Vie.