mardi 13 octobre 2009

ORDINAIRE 29 (B)

Celui qui veut devenir grand sera votre serviteur.

Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s'approchent de Jésus et lui disent : " Maître, nous voudrions que tu exauces notre demande. " Il leur dit : " Que voudriez-vous que je fasse pour vous ? " Ils lui répondent : " Accorde-nous de siéger, l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, dans la gloire. " Jésus leur dit : " Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire, recevoir le baptême dans lequel je vais être plongé ? " Ils lui disaient : " Nous le pouvons. " Il répond : " La coupe que je vais boire, vous y boirez ; et le baptême dans lequel je vais être plongé, vous le recevrez. Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m'appartient pas de l'accorder, il y a ceux pour qui ces places sont préparées. " Les dix autres avaient entendu, et ils s'indignaient contre Jacques et Jean. Jésus les appelle et leur dit : " Vous le savez : ceux que l'on regarde comme chefs des nations païennes commandent en maîtres ; les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand sera votre serviteur. Celui qui veut être le premier sera l'esclave de tous : car le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. "

Evangile de Jésus Christ selon saint Marc 10, 35-45 VINGT-NEUVIEME DIMANCHE ORDINAIRE B

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Le contexte

Remettons ce passage de l’évangile de Marc dans son contexte. Pour la troisième fois, Jésus vient d’annoncer à ses disciples la manière dont il va être arrêté, jugé, condamné… avant de ressusciter, ajoute-t-il. Auparavant il a promis à ceux qui le suivent fidèlement sur cette route et qui « ont tout quitté pour le suivre » de leur donner richesse et bonheur au centuple, « avec des persécutions », a-t-il précisé malicieusement, et ceci dès ici-bas, puis, ensuite, la vie éternelle. Et il a conclu par une sentence : « Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers. » Les disciples ont bien entendu, mais ils n’ont enregistré qu’une partie du propos : l’éventualité de la passion, de la souffrance et de la mort leur est restée étrangère. Des événements décisifs se préparent. Ils pensent que Jésus va prendre le pouvoir. C’est le moment de se placer. D’être dans les premiers, eux qui, aux yeux de la société de leur temps, étaient des petits, des humbles travailleurs, dans les derniers. Vive la révolution. Les derniers seront les premiers. Et parmi les Douze eux-mêmes va se jouer la rivalité. Jacques et Jean tentent une manœuvre pour être les premiers parmi les premiers. Comme c’est humain, bien humain, n’est-ce pas ! Jacques et Jean, comme d’ailleurs leurs petits camarades, manifestent clairement, presque naïvement, ce qui anime la plupart des humains : le goût du pouvoir. A plus de six mois des élections en France, et déjà depuis bien des mois, pour ne pas dire des années, se déchaîne une âpre compétition où tous les coups sont permis entre toutes celles et tous ceux qui briguent cette forme de pouvoir. Rien d’étonnant à cela ! Mais c’est depuis qu’il y a des hommes que se manifeste ce désir du pouvoir, et particulièrement du pouvoir absolu.

Jésus dit à ses amis : " Vous le savez : ceux que l'on regarde comme chefs des nations commandent en maîtres ; les grands font sentir leur pouvoir. » Tous les chefs. Jésus ne fait pas de distinction entre bonnes ou mauvaises formes de pouvoir. Tous dans le même sac. Jugement sévère, n’est-ce pas. Mais pas faux, vous en conviendrez.

La tentation du pouvoir

Il faut reconnaître que la tentation du pouvoir est universelle. Elle consiste fondamentalement à vouloir échapper à la condition humaine et à en dépasser, à en repousser ses limites. Ne pas accepter d’être dépendant, de qui que ce soit. Or la condition humaine est précisément faite de dépendance. Je suis dépendant de tous et de tout. C’est un autre qui m’a donné la vie, sans que j’y sois pour quoi que ce soit. Et tout au long de ma vie, je suis modifié, remodelé, transformé par les autres : les parents, les éducateurs, le mari par sa femme et réciproquement, Je suis dépendant, que je le veuille ou non. Et finalement j’aurai moi aussi à disparaître pour que d’autres puissent vivre. Et pourtant tout en moi cherche à faire disparaître ces dépendances. Je voudrais être indépendant, totalement maître de moi et de mon destin. Et justement le pouvoir donne l’illusion d’être au-dessus de tout cela. Dominer, c’est-ce pas essayer de modeler la vie des autres au lieu de se laisser transformer par eux. Je me demande si la recherche du pouvoir n’a pas quelque chose à voir avec un désir d’immortalité. Tout au moins il m’apparaît comme un moyen d’être sécurisé à propos de moi-même et de ma vie.

Il y a un peu de tout cela dans la demande de Jacques et Jean. Ils désirent pouvoir « siéger, l'un à droite et l'autre à gauche, dans la gloire. » Siéger : le mot est important car il évoque à la fois les bonnes places, une confortable installation et une fonction de juge (quand siège le tribunal), peut être de juge inamovible. Ils veulent s’arrêter, alors que Jésus parle toujours de « marcher avec » lui, et de le suivre.

Terriblement humain

Je me demande si tout cela, qui est, encore une fois, humain, terriblement humain, ne vient pas de cette fausse idée qu’on a de Dieu depuis le commencement. « Vous serez comme des dieux, » selon la vieille tentation du jardin d’Eden. Le Dieu auquel ils croient et dont ils sollicitent les faveurs et les bonnes places, ce n’est pas le Dieu de Jésus Christ. Leur Dieu est cette puissance souveraine et tyrannique auquel l’immense majorité de l’humanité a toujours plus ou moins cru, à moins qu’elle ne le rejette pour « devenir comme des dieux ». Rien à voir avec le Dieu dont Jésus-Christ est l’image visible. « Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. » Voilà qui est Dieu.

En réalité, Jésus nous dévoile simplement ce qui est la vérité de la condition humaine. L’homme devient lui-même quand il fait exister, quand il sert. Alors il ressemble à Dieu. Il grandit, il atteint sa taille quand il sert à quelque chose et à quelqu’un. Et c’est en cela qu’il exerce un véritable pouvoir. Il modifie l’autre en le faisant grandir. Vous pouvez remarquer qu’en cela, il y a une inversion de ce que nous appelons le pouvoir. C’est la fin de toutes nos idées courantes.

Voilà qui est Dieu : en Jésus il se révèle tel qu’il est. Il n’est pas celui qui domine, mais celui qui sert, qui se donne pour que l’homme existe. Il faut en finir avec l’image d’un Dieu dominateur, dont la puissance n’a de comptes à rendre à personne. Dieu est serviteur. Plus même, Dieu est esclave. L’idée d’esclavage est plus forte que celle de serviteur. Le service est un acte libre et volontaire, alors que l’esclave n’a pas de volonté propre, il est totalement dépendant. Pouvons-nous imaginer ainsi le Dieu de Jésus Christ ? Oui certainement, en ce sens qu’il est celui qui, par amour, fait exister tout ce qui existe. Il est créateur. Et il nous invite à participer, tous qui que nous soyons, à son œuvre de création. Là, et là seulement est la vraie grandeur.

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leon.paillot@orange.fr

mercredi 7 octobre 2009

ORDINAIRE 28 (B)

Un homme accourut vers lui, se mit à genoux...

Jésus se mettait en route quand un homme accourut vers lui, se mit à genoux et lui demanda : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Jésus lui dit : « Pourquoi m‘appelles-tu bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul. Tu connais les commandements : Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignages, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. » L’homme répondit : « Maître, j’ai observé tous ces commandements depuis ma jeunesse. » Posant alors son regard sur lui, Jésus se mit à l’aimer. Il lui dit : « Une seule chose te manque : va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor au ciel ; puis viens et suis-moi. » Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens. Alors Jésus regarde tout autour de lui et dit à ses disciples : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu. » Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles. Mais Jésus reprend : « Mes enfants, comme il est difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » De plus en plus déconcertés, les disciples se demandaient entre eux : « Mais alors, qui peut être sauvé ? » Jésus les regarde et répond : « Pour les hommes, cela est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu. »

Pierre se mit à dire à Jésus : « Voilà que nous avons tout quitté pour te suivre. » Jésus déclara : « Amen, je vous le dis : personne n’aura quitté, à cause de moi et de l’Evangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre, sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions et, dans le monde à venir, la vie éternelle. »

Evangile de Jésus Christ selon saint Marc 10, 17-30 VINGT-HUITIEME DIMANCHE ORDINAIRE B

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Provocation ?

Chaque fois que je relis ce passage d’évangile, je pense à la réflexion d’un Père de l’Église dont j’ai oublié le nom, qui se demandait comment, en ayant tout quitté, maison, famille, biens matériels à cause de Jésus et de l’Evangile, on pourrait posséder le centuple dès maintenant. Cent femmes, cent frères et sœurs, cent enfants, par exemple, et des propriétés à ne plus savoir qu’en faire ! Pour lui, le paradoxe était à prendre au sens figuré, certes. Il n’en demeure pas moins vrai que ce propos de Jésus, si paradoxal qu’il soit, me donne à réfléchir. De même que l’image aussi forte du chameau pour qui il est extrêmement difficile de passer par le trou d’une aiguille. Pourtant, je crois que sous cette forme assez provocante, Jésus veut nous dire quelque chose d’essentiel.

Récemment, nous lisions pour la prière que tous les prêtres sont invités à faire chaque matin (autrefois cela s’appelait le bréviaire) une prière tirée du livre de la Sagesse. Dans cette prière, on disait à Dieu : « Donne-moi la Sagesse, assise près de toi. Le plus accompli des enfants des hommes, s’il lui manque la Sagesse que tu donnes, sera compté pour rien. » Et dans la première lecture de ce dimanche, toujours dans le Livre de la Sagesse, on nous dit que « tout l’or du monde, auprès d’elle, n’est qu’un peu de sable, et qu’en face d’elle, l’argent sera regardé comme de la boue. » Cette Sagesse, présentée comme une personne assise près de Dieu, la tradition chrétienne lui a donné un visage et un nom : celui de Jésus Christ. Il s’agit donc de le préférer à tous les biens. « Je l’ai aimée plus que la santé et que la beauté », précise le texte.

Préférences

Il avait tout, cet homme qui vient trouver Jésus. D’abord, la vertu. Qui d’entre nous peut dire, comme lui, qu’il « a observé tous les commandements depuis sa jeunesse » ? De plus, il a la fortune – « il avait de grands biens » - ce qui ne gâche rien. Et sans doute, c’était un garçon qui attirait sur lui l’estime et l’amitié : « Posant alors son regard sur lui, Jésus se mit à l’aimer », précise l’évangile. Il a tout. Il veut davantage. Il a tout, croit-il. Jésus lui déclare qu'« une seule chose lui manque. » Il manque toujours quelque chose à celui qui vit dans la logique de l’avoir. Je voudrais acheter cette belle auto : il me manque mille euros. Je voudrais à tout prix avoir Juliette pour femme. Une chose me manque : le consentement de Juliette. Ainsi de suite. Ici, à cet homme qui veut avoir plus, Jésus riposte que c’est là son erreur. Qu’il n’est pas question d’ajouter, en plus de ce qu’il a, un autre avoir : la vie éternelle. Pour la vie éternelle, plus question d’avoir. Il n’est question que de préférence. En d’autres termes, il s’agit d’un choix, et comme dans tout choix, il s’agit de coupure, de rupture, de dépossession d’un bien actuel pour acquérir un bien supérieur. C’est l’histoire d’un de mes amis qui, pour se payer le cabriolet qu’il désirait, a décidé de vendre une partie de sa cave. C’est une affaire de choix. Et tout choix est plus ou moins douloureux.

Accueil

Il y a deux mots, dans la demande de cet homme, qui indiquent qu’il est sur une mauvaise piste. Ce sont les mots « faire » et « avoir ». « Que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? », demande-t-il. Or, en pareilles circonstances, quand il s’agit du Royaume de Dieu et de la vie éternelle, il n’est pas question d’avoir, il n’est pas non plus question de faire quelque chose. Il n’y a qu’à accueillir. Accueillir le don gratuit de l’amour de Dieu. Car c’est une question d’amour. Vous allez comprendre si je prends l’exemple de l’amour humain. Disons : l’amour d’un homme et d’une femme. Premièrement, vous aurez beau faire, si elle (ou il) ne vous aime pas, rien à faire ! Par contre il suffira d’un geste, d’un mot, d’un regard, d’un sourire pour que vous puissiez accueillir l’amour qui vous est offert. Et alors, plus rien ne compte. Vous êtes aimé, et cela suffit. A la deuxième page de la Bible, il y a cette parole fondatrice, que le Christ reprendra : « L’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme. » Oui, pour qu’il y ait des attachements durables et vrais, il faut qu’il y ait d’abord des arrachements. C’est cela, l’amour.

Un bonheur réel

Eh bien il en est de même pour la vie éternelle. Si un jour vous découvrez combien vous êtes aimés de Dieu, alors vous pourrez considérer tout le reste, biens matériels, relations humaines, santé et beauté, comme accessoires, et non plus comme l’objet de vos désirs. Parce que vous aurez trouvé le bonheur au centuple. Oui, au centuple. Pas un bonheur virtuel. Mais quelque chose de bien réel. Que vous pouvez expérimenter sans cesse, à longueur de journée, à longueur de vie. Dès aujourd’hui.

J’en reviens – j’en reviendrai toujours – à l’expérience que fit François d’Assise. Lui qui avait pris à la lettre la parole de Jésus : « Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres », a pu rapidement vérifier combien il était devenu riche en entrant dans ce Royaume de l’Amour : les jeunes, garçons et filles, les adultes, savants ou ignorants, des gens de toutes conditions étaient devenus vraiment ses frères. Des dizaines d’abord, puis des centaines, puis des milliers Et cette vraie richesse, la fraternité, ne se limitait pas aux humains, mais était devenue réelle avec les animaux et avec toute la création, avec son frère le soleil, ses sœurs la lune et les étoiles… François, « petit frère de tout au monde. »

Voilà ce qui nous est proposé aujourd’hui, à chacun de nous. Saurons-nous faire ce choix ?

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leon.paillot@orange.fr