mercredi 11 novembre 2009

ORDINAIRE 33 (B)

Les étoiles tomberont du ciel

Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « En ces temps-là, après une terrible détresse, le soleil s’obscurcira et la lune perdra son éclat. Les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec grande puissance et grande gloire. Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, de l’extrémité de la terre à l’extrémité du ciel.

Que la comparaison du figuier vous instruise : dès que ses branches deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez que l’été est proche. De même, vous aussi, lorsque vos verrez arriver cela, sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte. Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. Quant au jour et à l’heure, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père. »

Evangile de Jésus Christ selon saint Marc 13, 24-32 33e DIMANCHE ORDINAIRE B

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Catastrophisme

Je me demande si notre époque n’est pas en train de battre des records en matière de catastrophisme. Certes, toutes les époques ont vu surgir des prophètes de malheur, particulièrement les époques de grandes mutations. Mais aujourd’hui, ce sont particulièrement les scientifiques relayés par les médias, qui se chargent constamment d’alerter l’opinion sur les dangers de mort que court notre planète.

Je cite quelques affirmations relevées dans des revues : « La planète se réchauffe à cause des gaz à effet de serre ; Les espèces (végétales et animales) s’éteignent au rythme de 1000 par semaine ; Les réserves de poissons diminuent constamment et ceux qui restent sont assaisonnés de mercure ; Lacs, rivières, fleuves, océans sont pollués et ce n’est qu’un début si…si… si… en attendant, nouveau déluge, de couvrir les surfaces habitables Bientôt le « smog » sera généralisé, etc. » Et les manchettes des journaux et des revues sont à l’avenant : « La nature en état d’urgence… Dix ans pour sauver le monde… La terre perd la boule… Notre terre en péril… L’humanité touche à son terme…. Au chevet de la terre… 5000 jours pour sauver la terre… »

Alors, est-ce pour bientôt, la fin du monde ? Ils sont nombreux, ces prédicateurs itinérants qui viennent sonner à votre porte pour vous l’annoncer. Non seulement Témoins de Jéhovah, mais aussi Adventistes, Mormons et autres. Tous guettent avec passion les signes annonciateurs de la fin des temps. D’où vient cette croyance, commune à la plupart des religions, d’ailleurs ? « Tout être conscient, disent les chercheurs, anticipant en pensée sa propre mort ne peut manquer de l'appréhender comme la véritable fin du monde, au moins pour lui. Il est donc vraisemblable que l'idée de fin du monde a été forgée au cours des siècles par la conscience religieuse pour concilier, autant que faire se pouvait, les deux évidences contradictoires du « tout meurt avec moi » et du « rien ne manquera à l'univers après ma mort ».

Apocalypse

Chaque année, à pareille époque, la liturgie nous donne à lire et à méditer des textes de l’Écriture d’un style particulièrement difficile à comprendre : le style « apocalyptique ». Nous en avons deux aujourd’hui, et il en sera de même dans quinze jours. Aujourd’hui, nous lisons des extraits du livre de Daniel et de l’évangile de Marc. Tous deux nous parlent justement, à leur manière, de la fin des temps. Et tous deux nous adressent un message qu’il s’agit d’assimiler.

Une fois de plus, je me dis qu’il est regrettable de n’avoir sélectionné qu’un petit extrait des propos de Jésus sur la question, cet extrait n’étant compréhensible que s’il est remis dans son contexte. Essayons donc de le faire brièvement. Jésus sort ce jour-là du Temple avec ses disciples. L’un d’eux lui fait remarquer la beauté de l’édifice – l’une des sept merveilles du monde antique – et Jésus lui répond : « De ces constructions, il ne restera pas pierre sur pierre. » Interloqués, Pierre, Jacques, Jean et André demandent à Jésus de s’expliquer : quand cela aura-t-il lieu ? Et Jésus va décrire les signes précurseurs de cette catastrophe nationale : la ruine de Jérusalem et la destruction du Temple en 70. Donc quarante ans plus tard.

Or, quelques siècles plus tôt, les prophètes, qui avaient annoncé l’avènement d’un monde nouveau, le royaume universel de Dieu, avaient précisé que toutes les nations se ligueraient pour détruire Jérusalem et qu’au dernier moment, Dieu interviendrait triomphalement pour établir son propre royaume. Donc, quand ils entendent Jésus annoncer la destruction du Temple, les disciples pensent automatiquement à la fin du monde et à l’avènement proche du Royaume de Dieu. Et Marc, rapportant les propos de Jésus, amalgame les deux prophéties : la ruine de Jérusalem et la fin du monde, alors que Jésus précise bien que la tragédie qu’il annonce, qui se terminera par la chute de Jérusalem, ne sera pas la fin du monde.

Imprévisible

C’est seulement dans un futur imprévisible que Jésus situe la fin du monde et son retour « sur les nuées du ciel avec puissance et grande gloire. » Certes, dit-il, il y aura une fin de ce monde, mais son propre avènement n’aura rien de terrifiant. Ce qu’il décrit dans le passage précédent, comme autant de signes précurseurs de la destruction du Temple, a de quoi angoisser les premiers auditeurs, ceux du temps de Jésus. C’est littéralement « apocalyptique », au sens actuel du mot. Mais cela ne concerne pas l’annonce qui suit (le texte de notre évangile d’aujourd’hui). Certes, il y est question du cataclysme cosmique qui balaiera tout, mais, en ce qui concerne les humains, Jésus précise qu’il « enverra les anges rassembler ses élus des quatre points du ciel, du plus lointain de l’univers. » La fin heureuse de l’histoire : une humanité réunifiée. Et pour nous dissuader d’avoir peur, Jésus prend la comparaison du figuier. Non pas du figuier à l’automne, quand il a donné ses fruits, mais du figuier au printemps, lorsque sa ramure devient tendre et que poussent les feuilles, promesse des futures récoltes.

Restez éveillés

Mais aujourd’hui, qu’en est-il de cette foi que nous proclamons chaque dimanche lorsque nous annonçons que Jésus « reviendra dans la gloire » ? La perspective ne nous paraît-elle pas tellement lointaine qu’elle ne nous empêche pas de dormir ? Beaucoup le pensent et font comme si cette croyance était celle d’un autre âge et qu’elle ne nous motive plus aujourd’hui. Par contre, des esprits éclairés – et pas seulement chrétiens – affirment que « seule la perspective d'une rencontre avec le Tout-Autre, à l'horizon de l'avenir, peut encore sauver l'humanité du chaos et de l'anéantissement. » Je pense aussi bien à Teilhard de Chardin qu’à Ernest Bloch et même à Heidegger. L’homme a domestiqué la terre, disent-ils, et le voilà maintenant comme un apprenti sorcier, effrayé devant les dégâts dont il est lui-même la cause. « Au XXIe siècle comme il y a six mille ans, les deux choses demeurent liées : la mort de soi-même et la fin du monde s'appellent et se supposent réciproquement. Et la tâche de l’homme conscient, aujourd'hui comme hier, est de se mettre à l'écoute de Celui qui détient le secret de leur identité et de se préparer à le rencontrer. » Car, Jésus le précise bien : « quant à ce Jour, quant à cette Heure, personne ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils : seul, le Père. »

Je me permets d’ajouter, en conclusion de tout cela, le verset suivant - une mise en garde de Jésus - dans l’évangile de Marc : « Faites attention, restez éveillés ! Car vous ne savez par quand ce sera le moment. »

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leon.paillot@orange.fr

vendredi 6 novembre 2009

Ordinaire 32 (B)

Une pauvre veuve s’avança et déposa deux piécettes.

Dans son enseignement, Jésus disait : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à sortir en robes solennelles et qui aiment les salutations sur les places publiques, les premiers rangs dans les synagogues et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement : ils seront d’autant plus sévèrement condamnés ».

Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait la foule déposer de l’argent dans le tronc. Beaucoup de gens riches y mettaient de grosses sommes. Une pauvre veuve s’avança et déposa deux piécettes. Jésus s’adressa à ses disciples : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le tronc plus que tout le monde. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Evangile de Jésus Christ selon saint Marc 12, 38-44 TRENTE-DEUXIEME DIMANCHE ORDINAIRE (B)

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L'estocade

Le passage d’évangile qui est proposé aujourd’hui à notre réflexion nous présente un aspect particulièrement intéressant de la personnalité de Jésus. Si nous le replaçons dans son contexte, qui est un contexte polémique, nous voyons Jésus en butte aux attaques de tous ses ennemis ; successivement les chefs religieux, les anciens du peuple, les pharisiens, les partisans d’Hérode, les sadducéens, bref, à peu près tout ce qui compte et qui jouit d’une certaine audience en Israël. Jésus se montre particulièrement astucieux ; non seulement il déjoue les pièges que ces ennemis lui tendent, mais il contre-attaque, les met à leur tour en difficulté. Bref il est, pour employer un terme actuel, un grand débatteur. Il a l’art de mettre de son côté la foule des gens simples, heureux de le voir contester si brillamment les autorités et tout ce qui possède un pouvoir. Et aujourd’hui, il met un point final à sa contre-attaque. Il porte l’estocade, attaquant directement ses contradicteurs. En trois petites phrases il les accuse, premièrement d’être des orgueilleux qui cherchent uniquement à paraître, deuxièmement, d’être des hypocrites qui « affectent de prier longuement », et troisièmement, d’être des voleurs qui « dévorent les biens des veuves. »

Bas les masques

Je crois que nous ne prenons pas assez conscience de la véritable personnalité de Jésus. Au fil des âges, c’est comme si les exégètes, les théologiens et les auteurs spirituels avaient compliqué à souhait le personnage, et, par voie de conséquence, la vie chrétienne tout entière. Or, à relire simplement les textes, on s’aperçoit que Jésus est avant tout un homme extraordinairement simple. Un homme droit. Ainsi de ce passage d’évangile que nous venons de lire. Marc nous présente Jésus comme celui qui sait observer, d’un regard profond et juste, en dépassant les attitudes, les comportements et les apparences, pour faire œuvre de vérité. Il voit et il dit la vérité humaine toute simple ; par-delà ce qui apparaît, la profondeur, la signification, l’intention vraie du geste. Sa présence fait tomber les masques.

Ce faisant, Jésus nous apparaît comme un juge, et un juge équitable, en ce sens qu’il fait le tri essentiel entre illusion et réalité, entre paraître et exister, entre faire semblant et agir en vérité. Dans le regard qu’il porte sur les autres, il ne s’arrête pas à l’apparence, sinon pour la dénoncer ; il va directement à la vérité essentielle de l’être et à la sincérité de ses actes. Pas étonnant que, ce faisant, il s’attire la haine de tous ceux qui recherchent considération, crédit, égards et estime grâce à ce qu’ils veulent faire paraître de leur personnalité et de leurs actes. Jésus nous invite à dépasser les apparences. Qui mérite considération à ses yeux ? Pas ces gens brillants, hauts placés et dominateurs, mais une pauvre veuve. Celle que, justement, personne ne regarde, personne ne remarque. Jésus, lui, insiste pour qu’on fasse attention à elle.

Précarité

Au temps de Jésus, une veuve, c’était ce qu’il y avait de plus bas dans l’échelle sociale. Infiniment plus bas que ce que nous considérons aujourd’hui comme les « marginalisés » de nos sociétés. Dans la société juive, la veuve était par excellence la femme sans défense, sans personne sur qui s’appuyer, souvent dans la pauvreté parce que sans profession. Elle était souvent la proie d’escrocs, et victimes de juges corrompus. Dans le livre des Actes des Apôtres, on voit des veuves (chrétiennes) défavorisée dans les partages communautaires. La précarité absolue. C’est le geste de cette pauvre femme que Jésus remarque et fait remarquer à ses disciples qui l’entourent. Il lui donne sa pleine signification.

A partir de ces quelques réflexions, je voudrais tirer deux conclusions concernant le regard. Le regard que nous portons sur les autres, et le regard que Dieu, en la personne de Jésus, porte sur nous.

Rappelez-vous la remarque que Dieu faisait déjà à Samuel lorsque celui-ci était chargé de choisir un roi parmi les fils du paysan Jessé à Bethléem. Alors que le prophète pensait que c’était le plus grand et le plus beau qui serait choisi, Dieu lui dit : « L’homme regarde le visage, mais le Seigneur regarde le cœur. » Eh bien, c’est ce que fait Jésus. Il ne s’arrête pas à l’extérieur et aux apparences. Et il nous invite à faire de même. Qui mérite notre considération ? Pas nécessairement le plus brillant, le plus intelligent, le plus haut placé. Ce qui compte à ses yeux, ce qui, de même, doit compter à nos yeux, c’est la sincérité de ses actes ; ce qui est essentiel, c’est que nous ne jugions pas sur les apparences. Cela mérite réflexion.

Si nous jugeons sur l’apparence ; et si, de même, nous cherchons d’abord à paraître, tout est faussé. Aussi bien les jugements que je porte sur les autres que ceux qu’ils portent sur moi. Et c’est à cause de ces jugements hâtifs, partisans, que vont naître entre les hommes les divisions, les haines ancestrales, les guerres. Nous en savons quelque chose !

Une dernière remarque : le regard de Jésus dépasse, certes, les apparences, il va bien plus profond. Il dépasse même la réalité du geste qu’il a remarqué pour en dévoiler l’intention profonde. Cette pauvre parmi les pauvres a donné deux piécettes, mais en fait, elle a tout donné, « tout ce qu’elle avait pour vivre », dit Jésus. Vous vous rendez compte : quelle folie ! Et alors, après, que va-t-elle devenir ? L’évangile ne le dit pas. La question reste ouverte. Et pourtant, à mes yeux, celle qui a tout donné rejoint le Christ, qui lui aussi, quelques jours plus tard, sera amené à tout donner, « tout ce qu’il avait pour vivre ». Même geste, même intention. Même signe. Voilà qui mérite considération de notre part. « Tant qu’on n’a pas tout donné, on n’a rien donné ! »

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leon.paillot@orange.fr

Toussaint 2009

Heureux les miséricordieux : ils obtiendront miséricorde !

Quand Jésus vit toute la foule qui le suivait, il gravit la montagne. Il s'assit, et ses disciples s'approchèrent. Alors, ouvrant la bouche, il se mit à les instruire. Il disait : "Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux ! Heureux les doux : ils obtiendront la terre promise ! Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés ! Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés ! Heureux les miséricordieux : ils obtiendront miséricorde ! Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu ! Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu ! Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux ! Heureux serez-vous si l'on vous insulte, si l'on vous persécute et si l'on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux."

Evangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 5, 1-12 LA FETE DE TOUS LES SAINTS (B)

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Le bonheur existe

Voilà une bonne nouvelle qui peut, si nous la prenons au sérieux, bouleverser nos vies. Jésus nous dit ce matin : je vous affirme que le bonheur existe. Croyez-le. Vivez-le. Ne soyez pas constamment de ces pessimistes qui s’en vont répétant que « tout fout l’camp ! » et que le monde va de mal en pis. Jésus nous annonce un bonheur possible, pour chacun de nous, dès aujourd’hui, et une réussite certaine de l’humanité, de notre monde. Pouvons-nous croire cela ?

En tout cas, c’est le contraire de toutes les idées toutes faites sur la religion, la morale, la vie chrétienne. Nous, nous pensons toujours la religion comme quelque chose d’austère, de rabat-joie. Nous vivons encore dans cette perspective d’un christianisme fait d’obligations « sous peine de péché mortel », de contraintes en matière de pratique religieuse ou en matière de morale. Une religion triste et sévère. Pour certains d’entre nous, on va scrupuleusement essayer d’accomplir nos « devoirs religieux » ; mais combien d’autres, face à cette religion présentée comme ce qui empêche de vivre, et de vivre libre, vont tout rejeter en se disant, au fond d’eux-mêmes : « Après tout, Dieu (s’il existe) n’en demande pas tant ! » Dans tous les cas, la religion chrétienne est présentée comme quelque chose de rétro, et les chrétiens passent souvent pour des « refoulés ». Chaque fois qu’on parle de « libération », sexuelle ou autre, c’est plus ou moins par réaction contre une religion d’interdits.

Pourquoi en est-on arrivé là, alors que Jésus commence l’annonce de la Bonne Nouvelle, au premier jour de sa prédication en Galilée, par cette proclamation des « Béatitudes », où revient huit fois le mot « heureux » ! Oui, le premier mot de Jésus est celui-là. Il annonce un bonheur possible, pour tout homme, et dès aujourd’hui. Une libération. Avez-vous remarqué comment les textes de la liturgie de cette fête de la Toussaint rayonnent de joie ? Pas de foi austère, pas d’obligations désagréables, dans ce message du Christ. Pour reprendre les mots du poète Aragon : « Et pourtant je vous dis que le bonheur existe. »

Tout, tout de suite

Oui, mais il y a bonheur et bonheur. Pour faire simple, disons qu’il y a une conception adolescente et une conception adulte du bonheur.

La conception adolescente du bonheur, c’est « tout, tout de suite. » Le bonheur, c’est de pouvoir satisfaire immédiatement tous mes désirs. Et mes désirs sont nombreux. Aussitôt désiré, je voudrais avoir tel objet, cette situation, telle personne, tel avantage. Je pense à un slogan de mai 68 : « Soyons réalistes, demandons l’impossible. » Combien de gens qui, aujourd’hui encore « demandent la lune ». Alors, si nous sommes dans un tel état d’esprit, tout ce qui nous arrive de désagréable, tout contretemps, toute souffrance nous apparaissent comme anormaux, injustes. « Ce n’est pas juste », disent les gens quand il leur arrive la moindre contrariété.

Réalisme

Le bonheur qu’annonce Jésus est un bonheur adulte, qui tient compte du réel, qui intègre dans sa perspective le mal que chacun de nous rencontre sur sa route humaine. Le mal que l’humanité constate dans le monde. Jésus ne dit pas : « Pour être heureux, il faut souffrir », mais « même s’il t’arrive de souffrir, tu peux, à partir de là, rencontrer le bonheur. » Ca change tout.

On a fait dire n’importe quoi à ce texte des Béatitudes. Notamment on l’a caricaturé en y voyant un appel à la résignation : « Vous êtes pauvres, vous pleurez, vous êtes persécutés : acceptez ça, et alors vous serez récompensés de votre patience et de votre résignation dans l’autre monde. » Ce contresens vient de l’expression « dans les cieux. » Quand Matthieu parle du Royaume des cieux, il veut dire Royaume de Dieu, car pour un bon Juif, on n’a pas le droit de prononcer le nom de Dieu. On le remplace par une foule d’autres expressions : l’Eternel, le Très-Haut, le Tout-Puissant, ou simplement « les cieux ». Le Royaume des cieux, selon l’expression de Matthieu, c’est le monde nouveau inauguré par Jésus. Et le bonheur qu’il propose ne nous invite pas à une évasion du monde présent dans un futur inaccessible. Le bonheur vient. Mieux, il est là, à notre portée. Il vient, il se crée, il est accueilli à travers nos attitudes concrètes dans la vie quotidienne.

Le chemin du bonheur

Si je prends mes distances vis-à-vis de ce que je possède ; si je m’efforce de ne pas prendre des attitudes de dominateur ; si je n’accepte pas de gaîté de cœur ce monde tel qu’il est, injuste, plein de violence, plein de mensonge ; si je ne dis jamais « Qu’est-ce que j’y peux ! », alors je suis sur le chemin du bonheur. Certes ce ne sera pas un bonheur paisible de pantouflard. Cela risque de se traduire par des combats, des incompréhensions, des persécutions. Mais des combats tels que même la défaite n’empêche pas le bonheur.

Tout ce qui précède pourrait rester une croyance vague. Mais aujourd’hui l’Ecriture nous invite à regarder la fin de l’histoire, de l’histoire personnelle de tous ceux qui nous ont précédés, la fin de l’histoire collective de notre humanité : cette « foule immense » de la vision de l’Apocalypse : c’est une réussite annoncée. Le bonheur de ceux qui sont déjà arrivés est le gage de notre propre bonheur, dès aujourd’hui, même dans les conflits, les larmes, les échecs de notre propre vie. Leur présence nous encourage et nous stimule. Vivons donc cette espérance active.

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leon.paillot@orange.fr

ORDINAIRE 30 (B)

Que veux-tu que je fasse pour toi ?

Tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, un mendiant aveugle, Bartimée, le fils de Timée, était assis au bord de la route. Apprenant que c'était Jésus de Nazareth, il se mit à crier " Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! " Beaucoup de gens l'interpellaient vivement pour le faire taire, mais il criait de plus belle : " Fils de David, aie pitié de moi ! " Jésus s'arrête et dit : " Appelez-le. " On appelle donc l'aveugle et on lui dit : " Confiance, lève-toi ; il t'appelle. " L'aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus. Jésus lui dit : " Que veux-tu que je fasse pour toi ? - Rabbouni, que je voie. " Et Jésus lui dit : " Va, ta foi t'a sauvé. " Aussitôt l'homme se mit à voir, et il suivait Jésus sur la route.

Evangile de Jésus Christ selon saint Marc 10, 46-52 TRENTIEME DIMANCHE ORDINAIRE B

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Le contexte

Pour bien comprendre ce qui s’est passé entre Jésus et Bartimée, l’aveugle de Jéricho, il faut, une fois de plus, replacer l’épisode dans son contexte. Jésus et ses disciples ont pris la route de Jérusalem. Jésus marche devant. « Ceux qui suivaient avaient peur », précise l’évangile. En effet, pour la troisième fois, Jésus annonce quel sera son destin, et cette fois de façon encore plus précise : il sera arrêté, livré aux mains des étrangers qui vont « l’humilier, cracher sur lui, le fouetter et le tuer ; mais il ressuscitera le troisième jour. » La demande de Jacques et Jean, que nous lisions dimanche dernier, prouve qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Jésus a parlé d’humiliation et eux pensent prise de pouvoir. D’où la leçon de Jésus sur la nécessité, dans l’Eglise, d’un service vrai et efficace – et même d’une sorte d’esclavage - pour qui veut être aux premières places. C’est alors qu’on arrive à Jérusalem. Et demain, ce sera l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem.

Aveuglés ?

On va découvrir ici, à Jéricho, qu’il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Le petit groupe de ceux qui suivaient constamment Jésus s’est agrandi en traversant la petite ville. Maintenant c’est une foule nombreuse qui accompagne Jésus. Pour quelle raison ? Sans doute parce qu’ils mettent tous en Jésus leur espoir d’une révolution. Si on marche sur Jérusalem – et l’épisode du lendemain le révèle – c’est qu’on voit en Jésus le « Fils de David », le descendant du plus grand roi d’Israël, et qu’on espère bien, pour les jours qui suivent, une prise du pouvoir. Jésus a beau détromper ses intimes à plusieurs reprises, rien n’y fait. « Fils de David », crie Bartimée ; et demain, à Jérusalem, les foules crieront : « Hosanna ! Béni soit le Royaume qui vient, le Règne de David notre père. » Aujourd’hui, à Jéricho, cet aveugle, au bord du chemin, qui crie vers Jésus, c’est un gêneur. On ne va pas s’arrêter pour lui. On va vers la conquête du pouvoir. On a des armes (l’évangile est explicite sur ce point – et le 28 octobre, nous fêterons saint Simon le zélote, donc un résistant) : il y avait des armes dans l’entourage immédiat de Jésus. Et on écartera donc tout ce qui peut retarder la marche. C’est pourquoi, à cet aveugle au bord du chemin, on commande de se taire.

L'urgence

Jésus, lui, s’arrête. Pour lui, il n’y a rien de plus urgent que de s’occuper de ce pauvre aveugle. On mesure ici la distance qui existe entre les projets de la foule (et des disciples) et ceux de Jésus. Un homme qui mendie, certes son pain, mais aussi un bien encore plus précieux, la vue, la guérison, c’est plus important que tous les projets politiques du monde. Un homme, une personne, dont l’évangéliste a pris soin de préciser le nom : Bartimée, c’est plus précieux que tout l’or du monde. Et la foule versatile qui ordonnait à l’aveugle de se taire, la voilà qui, dès que Jésus demande : « Appelez-le », qui se met à encourager Bartimée : « Courage, lève-toi, il t’appelle. »

« Que veux-tu que je fasse pour toi ? » C’est la même question qu’il avait posée à Jacques et à Jean. Si seulement ceux-ci avaient répondu à Jésus comme Bartimée : « Rabbouni, que je voie ! » Hélas, ils ne se rendaient pas compte de leur aveuglement. Ils étaient ancrés dans leurs idées fixes. Seul Bartimée exprime son désir profond, parce qu’il a conscience de sa misère. Jésus, alors, ne lui dis pas « Vois ! », mais « Va ! » Parce que l’aveugle a exprimé un désir simple et profond, Jésus lui donne infiniment plus que ce qu’il demandait. Désormais Bartimée pourra non seulement voir, mais marcher et « suivre Jésus sur le chemin. »

Suivre Jésus

C’est une illustration de ce que Jésus avait dit la veille à ses disciples, quand ceux-ci se disputaient pour avoir les bonnes places : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie. » La rencontre de Jésus et de Bartimée nous éclaire sur le sens de sa mission de Sauveur et sur notre propre comportement de disciples, si nous voulons « suivre Jésus sur le chemin »

Je retiens d’abord le fait signalé plus haut : pour Jésus, rien n’est plus urgent que de sauver un homme dans le besoin et la misère. Pas « l’humanité », mais tel homme concret, avec son handicap, une personne qui a un nom et qu’il rencontre au bord de la route. C’est cela le salut. C’est ce que Jésus a fait tout au long de sa vie : il sait s’arrêter devant chaque misère, il rejoint l’homme bloqué pour le remettre en route. Et il lui donne plus que ce qu’il demande. A l’aveugle qui demande simplement de voir, pour pouvoir se déplacer, Jésus donne une autre vision des choses, celle que procure la foi. Désormais Bartimée devient le vrai disciple, celui qui « suit Jésus sur le chemin » sans se nourrir d’illusions, à la différence de la foule et des autres disciples. Les gens qui marchent avec Jésus espèrent l’utiliser comme le moyen rêvé pour la révolution ; l’aveugle, devenu voyant-croyant, pourra le « suivre jusqu’à la croix. »

Cet aveugle sur le chemin, c’est vous, c’est moi. C’est tout homme. Dans ce temps qui est le nôtre, où il est banal de dire qu’on « manque de repères », où l’on a souvent l’impression de tourner en rond ; où le sentiment commun est de ne pas trop savoir où l’on va, ni personnellement ni collectivement, le réflexe élémentaire est de se dire « après tout on verra bien ! » Mais qu’il a-t-il à voir ? Les grandes idéologies ont perdu tout impact, et le message des Eglises ne passe plus très bien, il faut le reconnaître. Nous pouvons nous demander si, aujourd’hui, la Bonne Nouvelle de Jésus peut être une lumière en ce début de troisième millénaire. Et voilà que des voix nous crient « Courage, lève-toi ! » Demandons à Jésus d’ouvrir nos yeux, pour que nous soyons des clair-voyants, capables, nous aussi de ne jamais passer sans nous arrêter devant quelque détresse humaine que ce soit, ne serait-ce que pour lui donner un regard de tendresse et d’amour.

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leon.paillot@orange.fr