mardi 29 septembre 2009

ORDINAIRE 27 (B)

Au commencement de la création, il les fit homme et femme.

Un jour, des pharisiens abordèrent Jésus et, pour le mettre à l'épreuve, ils lui demandaient : " Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? " Jésus dit : " Que vous a prescrit Moïse ? " Ils lui répondirent : " Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d'établir un acte de répudiation. " Jésus répliqua : " C'est en raison de votre endurcissement qu'il a formulé cette loi. Mais, au commencement de la création, il les fit homme et femme. A cause de cela, l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu'un. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais ils ne font plus qu'un. Donc, ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas ! "

De retour à la maison, les disciples l'interrogeaient de nouveau sur cette question. Il leur répond : " Celui qui renvoie sa femme pour en épouser une autre est coupable d'adultère envers elle. Si une femme a renvoyé son mari et en épouse un autre, elle est coupable d'adultère. "

On présentait à Jésus des enfants pour les lui faire toucher ; mais les disciples les écartaient vivement. Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : " Laissez les enfants venir à moi. Ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. Amen, je vous le dis : celui qui n'accueille pas le royaume de Dieu à la manière d'un enfant, n'y entrera pas. " Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.

Evangile de Jésus Christ selon saint Marc 10, 2-16 VINGT-SEPTIEME DIMANCHE ORDINAIRE B

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Sexualité

La sexualité humaine est un fait, une réalité qui concerne tout homme et toute femme. Une réalité tellement forte que toutes les sociétés, même le plus primitives, ont élaboré des codes plus on moins contraignants pour gérer les divers types de relations hommes-femmes. Chacun de nous est un être sexué, il a donc à gérer sa propre sexualité. J’apporte immédiatement une précision : il s’agit, dans tous les cas, d’abord d’une relation sexuée, et pas nécessairement sexuelle. Par exemple, parce que je suis de sexe masculin, je parle, je pense, je réagis en homme, de sexe masculin, et une femme n’aurait certainement pas les mêmes manières de s’exprimer, de penser et de réagir.

Par ailleurs, selon les époques, les cultures, les civilisations, les codes, les législations concernant les relations hommes-femmes marqueront de grandes différences. Mais on ne connaît pas de civilisations où l’on ait laissé libre cours à la sexualité humaine. Partout il y a eu des codes, des conventions sociales, souvent très fortes. Et toute l’histoire des civilisations nous apprend les progrès réalisés par étapes vers une pleine humanisation.

Dans la Bible

Les témoignages relatés dans la Bible sont forts divers et même divergents. Ainsi, dans notre première lecture, dont la rédaction remonte sans doute à près de 1000 ans avant Jésus, la femme est considérée simplement comme « une aide » pour l’homme, après que tous les animaux n’aient pas été considérés comme capables de cette fonction. Ce qui dénote une mentalité assez primitive, vous en conviendrez. Et du temps des patriarches, on pratique la bigamie, voire la polygamie, sans compter l’emploi d’esclaves et autres concubines, avec la bénédiction de Dieu. Par contre, vous avez dans le Cantique des Cantiques l’histoire d’une belle relation amoureuse entre deux personnes parfaitement autonomes. Et la loi de Moïse, rédigée à une époque ultérieure, prescrit la monogamie certes, mais avec un certain nombre de tolérances. Ainsi en est-il de cette permission accordée à l’homme de renvoyer sa femme.

Au temps de Jésus

A l’époque de Jésus, deux écoles de pensée s’affrontaient à ce sujet parmi les rabbins. Je crois que tout le monde en convenait : le mari avait le droit de renvoyer sa femme si elle était stérile ou même si elle ne lui donnait pas de garçons. Mais certains allaient plus loin et enseignaient qu’on pouvait renvoyer sa femme si elle commettait une faute minime, par exemple si elle brûlait le rôti ! Remarquez également que dans la loi juive, seul le mari a le droit de divorcer, pas la femme, alors que dans la plupart des peuples de l’antiquité, et notamment à Rome ou en Grèce, la femme jouissait également de ce droit. Marc, qui écrivait son évangile pour des païens convertis, fait ainsi dire à Jésus que la femme, aussi bien que l’homme, si elle demande le divorce pour en épouser un autre, commet elle aussi l’adultère.

Etonnante, cette façon qu’a Jésus de durcir la loi de Moïse – aux yeux des Juifs, c’est la loi de Dieu – alors que chaque fois qu’il a contesté cette loi, c’était, non pour l’abolir, mais pour la perfectionner en libérant les hommes de tout ce qu’elle pouvait avoir de trop contraignant et même de déshumanisant. C’est la seule fois, à ma connaissance, où il ferme, au lieu d’ouvrir et de libérer, du moins en apparence. Et pour cela, il renvoie à l’intention créatrice de Dieu. Pour lui, avant toutes les lois humaines – prises « à cause de la dureté » du cœur humain - il y a ces deux premiers chapitres de la Genèse, dont il fait ici un amalgame. « Au commencement de la création, il les fit homme et femme. » Conclusion : « Ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas ! »

Attention ! Il ne s’agit pas, pour Jésus, de faire de la morale, ni de substituer à une législation trop permissive à ses yeux une nouvelle législation plus rigoristes. Jésus ne fait pas de morale. Il situe la question à un tout autre niveau. Il ne s’agit plus de loi, il s’agit de relation. Il s’agit de l’amour humain. J’ai coutume de dire : l’amour tridimensionnel. L'amour en 3D.

L'amour en 3D

« Ce que Dieu a uni » ? A la première page de la Bible, Dieu crée en séparant : le jour et la nuit, la terre et les eaux, et pour finir, l’humain : « il le créa masculin et féminin », mâle et femelle, être sexué, et créé à son image. « A l’image de Dieu il les créa. » Ce n’est pas l’homme qui est image de Dieu, ni la femme, c’est le couple. Vous saisissez tout de suite sa grandeur ! Ce n’est qu’à la deuxième page de la Bible, dans le récit que nous avons lu tout à l’heure, que Dieu, après avoir, encore une fois, séparé de l’homme un peu de « chair de sa chair » pour créer la femme, qu’il unit le couple, car « il n’est pas bon que l’homme soit seul. »

Ne croyez pas, dit Jésus, que le mariage soit un simple contrat entre un homme et une femme qui unissent leur destin « pour le meilleur et pour le pire ». Plus grand que cette simple dimension horizontale, je vous annonce l’amour dans sa troisième dimension : il y a l’homme, la femme, et il y a Dieu. Il est partie prenante en tout amour humain, car il en est à la fois le garant et l’origine. L’homme et la femme qui sont unis par un grand amour : ce qui les unit est, par sa nature même, éternel. Toute relation humaine est une alliance qui, de sa nature, a une dimension d’éternité.

A nous de ne pas casser ce lien : ce n’est pas un mot en l’air que de l’appeler un lien « sacré ». Certes, les aléas de l’existence font que, dans nombre de cas, il y faut de l’héroïsme.

Et si – mais ce n’est qu’une suggestion – pour y parvenir, il fallait garder envers et contre tout, envers et contre tous, une âme d’enfant ?

« Celui qui n'accueille pas le royaume de Dieu à la manière d'un enfant, n'y entrera pas. "

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leon.paillot@orange.fr

lundi 21 septembre 2009

ORDINAIRE 26 (B)

" Il n’est pas de ceux qui nous suivent."

Jean, l’un des Douze, disait à Jésus : « Maître, nous avons vu quelqu’un chasser des esprits mauvais en ton nom ; nous avons voulu l’en empêcher, car il n’est pas de ceux qui nous suivent. » Jésus répondit : « Ne l’empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ; celui qui n’est pas contre nous est pour nous. Et celui qui vous donnera un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ, amen, je vous le dis, il ne restera pas sans récompense.

Celui qui entraînera la chute d’un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer. Et si ta main t’entraîne au péché, coupe-la. Il vaut mieux entrer manchot dans la vie éternelle que d’être jeté avec tes deux mains dans la géhenne, là où le feu ne s’éteint pas. Si ton pied t’entraîne au péché, coupe-le. Il vaut mieux entrer estropié dans la vie éternelle que d’être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne. Si ton œil t’entraîne au péché, arrache-le. Il vaut mieux entrer borgne dans le Royaume de Dieu que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne, là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas. »

Evangile de Jésus Christ selon saint Marc 9, 38…48 26e DIMANCHE ORDINAIRE (B)

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Tout faux !

Il avait tout faux, ce jour-là, l’apôtre Jean, le disciple bien-aimé. Il venait dénoncer à Jésus un homme qui n’était pas du groupe des disciples et qui, pourtant, « chassait des esprits mauvais » au nom de Jésus. Il avait tout faux, non seulement parce qu’il en était encore à la mentalité de clan, à l’esprit de fermeture sur le groupe qui est une tentation universelle, mais parce qu’il ne s’était même pas demandé si un homme qui luttait contre l’esprit du mal au nom de Jésus n’était pas déjà, implicitement, membre de la communauté des croyants et disciple de Jésus. Normalement il aurait dû se réjouir de voir des gens, victimes de l’esprit du mal, retrouver la santé ; il aurait pu, au moins, reconnaître que l’exorcisme s’était fait « au nom de Jésus » Non. Ce qui compte, en premier lieu, pour lui, c’est l’appartenance déclarée et dûment enregistrée au groupe des disciples. L’homme en question n’a pas le label ! Et pourtant cet homme, s’il faisait de tels actes « au nom de Jésus » devait au minimum percevoir le combat que Jésus menait contre toutes les formes de violences, d’injustices, d’égoïsmes. Plus qu’une adhésion superficielle, cet homme qui ne faisait pas partie du groupe s’engageait sérieusement dans le combat mené par le Christ. Il était de fait disciple, et disciple engagé. Et cependant, Jean n’est pas prêt à le reconnaître comme membre de la famille des disciples. « Il n’est pas des nôtres », comme disent les gens.

Pas étonnant !

Cette réaction de l’apôtre n’a pas de quoi nous surprendre, tant cette attitude est un réflexe quasi-universel. Dès qu’un groupe quelconque se forme, il a tendance à s’enfermer, à se replier sur lui-même et à exclure tous ceux qui ne sont pas du même esprit. Appelez cela « esprit de clocher » ou nationalisme, les caractéristiques sont les mêmes. On les retrouve au sein des partis politiques comme dans toutes les Eglises, dans les villages comme dans les familles, au sein des associations ou des amicales. Cette tendance radicale à intégrer et à exclure est universelle. Elle nous guette tous, qui que nous soyons, et elle guette tous les groupes humains, politiques, religieux, sociaux, auxquels nous appartenons.

Ouverture

Jésus s’inscrit en faux contre cette attitude d’enfermement et de repli sur soi. Bien au contraire, celui qui veux être de son esprit doit s’ouvrir totalement à tout et à tous, et d’abord à ceux et celles qui nous paraissent différents, étranges, étrangers ; à celles et ceux qui ne pensent pas comme nous en priorité. Car, dit Jésus; « celui qui n’est pas contre nous est pour nous. » Ouverture indispensable, dit Jésus, à tous ceux qui veulent être de son esprit. Son Eglise n’a rien d’un groupe fermé et replié sur lui-même. Dans son esprit tout au moins, car, dans la réalité, hélas, nos Eglises – à commencer par nos paroisses – vivent bien trop souvent sur un repli frileux, comme s’ils avaient peur de perdre leur identité et comme s’il était nécessaire, pour bien marquer cette identité propre, de souligner ce qui sépare et différencie, plutôt que de qui rassemble et unifie. Un simple exemple : le mot « catholique », qui est un mot grec qui veut dire « universel », est devenu un mot qui signifie aujourd’hui ce qui nous distingue des protestants, des orthodoxes et autres appellations chrétiennes !

Or le christianisme, comme toute religion, est en théorie du moins ce qui permet de relier, d’unifier l’humanité divisée. Il ne s’agit pas d’exclure, de condamner ou de rejeter, mais d’accueillir et de comprendre, d’exercer vis-à-vis de l’autre une perpétuelle bienveillance. Le Christ, tout au long de sa vie, nous en a donné maints exemples tout simples, aussi simples que de donner un verre d’eau à celui qui a soif. Ou de demander à boire à la samaritaine. Ce souci des « petits » de son temps, qu’il a manifesté quotidiennement durant sa vie publique, c’est l’attitude de tout disciple qui veut le suivre. Ne jamais se replier sur le groupe, si fervent soit-il, mais manifester quotidiennement une totale ouverture aux autres. Et voir en chacun d’eux un frère à aimer, à accueillir, à comprendre et, au besoin, à aider. C’est cela être « prophète » pour notre temps.

En ce sens, l’histoire d’Eldad et Medad que nous rapporte aujourd’hui le livre des Nombres est instructive. Alors que l’Esprit du Seigneur s’est répandu sur soixante-dix anciens qui, du coup, se mettent à prophétiser, deux membres du groupe, qui n’étaient pas avec les autres dans le camp des Hébreux, se mettent eux aussi à prophétiser. Josué veut les en empêcher : même réflexe que Jean dans notre évangile. C’est Moïse qui ouvre la perspective étroite de Josué. Non seulement on ne va pas les empêcher, mais ce serait tellement bien si tout le peuple, dit-il, devenait un peuple de prophètes !

Prophètes pour aujourd'hui

Au jour de notre baptême, nous avons été institués « membres de Jésus-Christ, prêtre, prophète et roi. » Chacun de nous est appelé à être prophète. Attention : être prophète, ce n’est pas, comme on le croit dans le langage courant, être capable de prédire l’avenir. Le prophète, au sens biblique du terme, c’est celui qui est capable d’interpréter l’histoire, collective ou individuelle, à la lumière de la foi. Nous pouvons tous être prophètes, au moins en ce qui concerne notre propre vie. L’Esprit de Jésus nous est donné pour que nous puissions discerner nos vrais chemins. Et nous sommes tous prophètes les uns pour les autres, le plus souvent sans nous en apercevoir. Vous prononcez une parole qui vous semble banale ou insignifiante, et voilà que, plusieurs années plus tard, quelqu’un vient vous dire combien il s’en souvient et comment elle a marqué sa vie. Pas besoin d’avoir le « label chrétien » pour être prophète, vous le voyez !

Le Christ nous invite donc, aujourd’hui, à élargir nos horizons, à reconnaître, par-delà les barrières confessionnelles ou autres, les prophètes de notre temps. Il nous invite également, chacun de nous, à devenir prophètes pour nos contemporains. Et donc, non seulement à élargir notre regard, mais à ouvrir nos actions, si modestes soient elles, aux dimensions du monde.

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lundi 14 septembre 2009

ORDINAIRE 25 (B)

Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux,

Jésus traversait la Galilée avec ses disciples, et il ne voulait pas qu’on le sache. Car il les instruisait en disant : « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. » Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger.

Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demandait : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Ils se taisaient, car, sur la route, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux, l’embrassa, et leur dit : « Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille, ne m’accueille pas moi, mais Celui qui m’a envoyé. »

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 9, 30-37 25e DIMANCHE ORDINAIRE (B)

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Violence et religion

Il y a trois ans, le pape a prononcé un discours magistral devant ses anciens collègues, les professeurs de l’université de Ratisbonne. Pour expliquer comment foi et raison étaient indispensablement liées, il a pris un exemple dans une controverse entre un empereur chrétien et un sage persan du XIVe siècle, le chrétien expliquant qu’une religion ne peut pas faire reposer son action missionnaire sur la violence. Ce discours a eu un profond retentissement ; il a par exemple suscité la colère de l’ensemble du monde musulman, qui lui a répondu par des manifestations, et même par des appels… à la violence. Des églises brûlées, une religieuse assassinée, voilà quels furent les premiers résultats.

Loin de moi l’idée de vouloir opposer deux conceptions de la religion, l’une bonne (la conception chrétienne) et l’autre mauvaise, celle de l’Islam. Ce serait faux et injuste. Car, dans cette question de l’utilisation de la violence par la religion, nous, chrétiens, nous ne sommes pas sans reproches, loin de là. Ce que je voudrais faire aujourd’hui, en relisant le passage d’évangile qu’il nous est donné de lire aujourd’hui, c’est souligner le malentendu, non pas, comme on l’a écrit, entre le pape et l’Islam, mais entre Jésus et ses propres disciples, nous aujourd’hui. Il est bien plus fondamental.

Compétition

Les disciples ne font que partager la façon de voir classique, courante, de tous les hommes : une façon de voir qui conduit automatiquement à la violence. Rappelez-vous : dès le premier jour où vous êtes allés à l’école, il y a eu des classements entre les premiers et les derniers. Les plus intelligents, les plus travailleurs, les plus favorisés par le sort ou la fortune étant dans les premiers. Ce qui a suscité rivalités, compétition, jalousies. J’ai pour habitude de rabâcher que « le malheur de l’homme, c’est de se comparer. Soit il se compare aux autres en mieux, et cela génère en lui l’orgueil, soit il se regarde comme inférieur aux autres et cela génère en lui l’envie : deux péchés capitaux. » Il en est de même à tous les niveaux, aussi bien sur le plan individuel que sur des plans plus généraux. La volonté d’être le « n° 1 », de dominer le marché, de contrôler l’économie, tout cela empoisonne la vie de l’humanité. Tout cela fait chaque jour un nombre incalculable de victimes. Mais c’est ainsi !

Le discours de Jésus est éminemment subversif, révolutionnaire. Il ne se résigne pas à ce constat de faillite et de malheur. Il ne dit pas : « c’est comme çà, on n’y peut rien. » Il oppose à ces prétentions humaines un discours qui peut paraître dérisoire, utopique, irréalisable : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. ». Discours utopique, et même, aux yeux des puissants, discours dangereux. J’ai lu quelque part qu’Hitler avait déclaré un jour qu’il voulait éliminer les juifs « parce qu’ils avaient introduit la morale dans le monde. » C’est exactement ce que prédisait le livre de la Sagesse dont nous lisions un extrait aujourd’hui : « Attirons le juste dans un piège car il nous contrarie, il s’oppose à notre conduite… Soumettons-le à des outrages et à de tourments, nous saurons ce que vaut sa douceur ; condamnons-le à une mort infâme. »

Jésus victime

Les disciples se disputaient pour savoir qui était le premier d’entre eux : ils étaient dans la logique de guerre et de compétition où pour réussir, il faut écraser l’autre. Or, une fois de plus (car ce n’était pas la première fois), au même moment, Jésus parlait de son arrestation, de sa mort et de sa résurrection. Mais eux, ils n’entendaient pas – ils ne voulaient pas entendre – ce discours. Un discours que Jésus, quelques mois plus tard, ratifiera par des actes. Car il ne s’est pas contenté de prêcher, ce qui est facile : sa mort et sa résurrection scelleront son discours par des actes. Lui, le "Maître et Seigneur", lui, le premier, se fera réellement le dernier, le plus petit de tous : il se range parmi les victimes du système oppressif. Parmi toutes les victimes, celles d’hier et celles d’aujourd’hui, de cette volonté de puissance, de cet appétit de pouvoir, de cette soif de domination qui règnent aux quatre coins de la planète. Jésus, figure emblématique du juste mis à mort, récapitule en sa personne tous ceux que l’appétit de posséder sacrifie au prestige et à la richesse. Nous pouvons le reconnaître dans tous les exclus, les plus démunis, tous ceux qui ne comptent pas pour le monde, mais qui comptent pour Dieu.

Lui Jésus, le Fils de l’homme, sera mis à mort. Mais en tuant le Fils de l’homme, on tue tout ce qu’il y a d’humanité dans les êtres humains. On tue l’humanité : déshumanisation généralisée. N’est-ce pas ce qui est en train de se produire ? Mais est-ce irrémédiable ? Non, car Jésus, en même temps qu’il annonce sa mort, annonce sa résurrection. C’est la vie, l’humain, le divin, qui ont le dernier mot.

Serviteurs

Il ne faudrait pas croire que tout est pourri. Nous ne sommes pas tous, ni toujours, l’esprit et les oreilles bouchées à ce message de l’évangile. Et nos sociétés, même si c’est lentement, péniblement, cherchent à adopter ces valeurs de justice, de solidarité, d’entraide qui viennent de l’Evangile. La semence du Royaume est en terre et rien ne peut arrêter sa germination. Ce qui ne doit pas, pour autant, nous démobiliser, bien sûr. Bien au contraire : Jésus nous demande de faire comme lui, là où nous sommes, qui que nous soyons. Nous avons un pouvoir quelconque : employons-le à servir ; nous avons une place enviable, nous jouissons de la considération : apprenons la véritable humilité, celle qui nous invite à servir les autres. Où que ce soit : en famille aussi bien que dans notre quartier, notre paroisse, notre entreprise. C’est dans cet abaissement volontaire que nous travaillerons à faire grandir l’humanité.

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leon.paillot@orange.fr

lundi 7 septembre 2009

ORDINAIRE 24 (B)

Passe derrière moi, Satan

Jésus s’en alla avec ses disciples vers les villages situés dans la région de Césarée-de-Philippe. Chemin faisant, il les interrogeait : « Pour les gens, qui suis-je ? » Ils répondirent : « Jean-Baptiste ; pour d’autres, Elie ; pour d’autres, un des prophètes. » Il les interrogeait de nouveau : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre prend la parole et répond : « Tu es le Messie. » Il leur défendit alors vivement de parler de lui à personne. Et pour la première fois, il leur enseigna qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite. Jésus disait cela ouvertement. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches. Mais Jésus se retourna et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : « Passe derrière moi, Satan : Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Evangile, la sauvera. »

Evangile de Jésus Christ selon saint Marc 8, 27-35 24e DIMANCHE ORDINAIRE (B)

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Sondages d'opinion

La mode est aux sondages d’opinions, aux enquêtes de toutes sortes. Je suis persuadé que si on demandait à l’ensemble de nos contemporains qui est Jésus, on s’attirerait un nombre considérable et divergent de réponses variées. Depuis ceux qui répondraient « Jésus ? connais pas ! » - ou « Jésus n’a jamais existé : c’est un mythe », jusqu’à ceux qui le classeraient simplement parmi les grands hommes de l’histoire. Les Juifs diraient que c’est l’un des prophètes de leur peuple ; et de même, pour tout musulman, Jésus serait classé dans la catégorie des prophètes. Dans l’humanité contemporaine, beaucoup, sans doute, le compareraient à Mahomet, à Bouddha, à Socrate ou à Confucius.

Au fond, ils rejoindraient, dans l’expression de leurs opinions, celles et ceux qui, au Ier siècle de notre ère, ont rencontré Jésus durant sa vie terrestre et en ont parlé. Relisez, dans l’évangile de Marc (6, 14-16) quelle était la perplexité du roi Hérode qui venait d’entendre parler de Jésus « car son nom était devenu célèbre ». Marc précise que certains disaient « Jean Baptiste est ressuscité des morts, voilà pourquoi le pouvoir de faire des miracles agit en lui. » D’autres disaient : « C’est Elie. » D’autres disaient : « C’est un prophète semblable à l’un de nos prophètes. » Entendant ces propos, Hérode disait : « Ce Jean que j’ai fait décapiter, c’est lui qui est ressuscité. » Bizarre, cette réaction, n’est-ce pas, dans la bouche du tyran ?

Voilà, prises sur le vif, des opinions de contemporains. Opinions que les disciples ne font que répéter au chapitre 8 lorsque Jésus leur demande « Qui suis-je, au dire des hommes ? » Mais ce ne sont que des opinions. Un jugement porté sur un homme, mais qui n’engage pas à grand-chose. Peut-être, cependant, une attente : ce prophète célèbre ne venait-il pas préparer la venue de celui qu’Israël attendait ?

Le messie de Dieu

Celui qu’Israël attend, le messie ? Pierre au nom de ses camarades, le désigne : c’est Jésus lui-même. Il ne s’agit plus d’une simple opinion. Par la bouche de Pierre, voici formulée l’étape première de la foi : Jésus est le messie de Dieu. Le messie d’Israël. Ce messie tant attendu, les gens n’osaient pas croire que c’était l’homme de Nazareth, un Galiléen, un travailleur qui n’avait pas fait d’études. Pour eux, au mieux, c’était un de ces prophètes comme ceux d’autrefois, simplement chargé de préparer le peuple à la venue du messie. Mais pas le messie lui-même. Pierre et ses camarades, quant à eux, sont plus catégoriques ; pas de doute, Jésus, c’est le Messie. Mais Jésus sait bien que sous cette appellation, on place tant de désirs divergents, ou même extravagants – les disciples eux-mêmes n’en seront pas exempts – aussi il leur commande sévèrement de ne parler de lui à personne.

Quant à lui, il ne nie pas, certes, être le Messie, mais il se nomme Fils de l’homme. Il n’est pas seulement le « messie d’Israël » attendu et désiré par un seul peuple, mais l’envoyé de Dieu pour l’humanité entière. A Pierre qui vient de lui dire d’où il vient – il est le messie de Dieu – Jésus répond en précisant où il va, quel est le sens ultime de sa mission. Il va à Dieu, mais en passant par la mort et la résurrection.

Messie crucifié

Pierre et ses amis avaient fait un beau saut dans l’inconnu en proclamant que Jésus était « de Dieu » ; par contre, ils ne sont pas prêts à faire le deuxième saut dans l’inconnu de la foi, qui consiste à suivre un homme qui se déclare publiquement condamné à mort. Mettez-vous à leur place ! Suivre Jésus alors que sa notoriété est de plus en plus grande, alors que les gens rencontrés s’écrient : « Tout ce qu’il fait est admirable », rien de plus facile. C’est même exaltant. Mais Jésus est beaucoup plus réaliste. Il sent bien les périls qui montent, les haines qu’il s’est déjà attiré. Il est temps de sortir ses disciples de leurs rêves éveillés de grandeur, de succès et de puissance. Il va leur faire comprendre qu’être messie de Dieu, c’est se faire la victime de la violence des hommes et la surmonter. La Passion et la Résurrection ne sont pas des événements qui viendraient s’ajouter à sa vie humaine, qui lui arriveraient à la fin. La vie qui précède la Pâque est préparation et anticipation de cette heure-là, pour laquelle il est venu en ce monde. Tout est d’un seul tenant. Pour lui, Jésus, comme pour chacun de ses disciples. Pour lui comme pour vous et pour moi.

Difficile à accepter ? Nous ne sommes pas « masos », penserons-nous. Suivre un messie crucifié : scandaleux pour les Juifs, dit saint Paul. Et si, pourtant, c’était l’unique chemin pour réussir sa vie ? Le propos paradoxal de Jésus : perdre sa vie pour la sauver n’est-il pas ce chemin obligatoire, nécessaire pour vivre pleinement sa vie humaine ? De quoi s’agit-il, concrètement ? Selon saint Jacques, il s’agit de suivre le Christ rejoignant la détresse des hommes. Et donc, par exemple, de ne passer jamais devant la faim et la nudité des autres : c’est cela, concrètement, perdre (ou, si vous voulez, donner) sa vie. C’est cela, renoncer à soi-même. C’est cela, suivre Jésus.

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ORDINAIRE 23 (B)

Il lui mit les doigts dans les oreilles.

Jésus quitta la région de Tyr ; passant par Sidon, il prit la direction du lac de Galilée et alla en plein territoire de la Décapole. On lui amène un sourd-muet, et on le prie de poser la main sur lui. Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, prenant de la aussitôt sa langue se délia, et il parlait correctement. Alors Jésus lui recommanda de n’en rien dire à personne ; mais plus il le leur recommandait plus ils le proclamaient. Très vivement frappés, ils disaient : « Tout ce qu’il fait est admirable : il fait entendre les sourds et parler les muets. »

Evangile de Jésus Christ selon saint Marc 7, 31-37 23e DIMANCHE ORDINAIRE B

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Le contexte

Une fois de plus, et selon notre bonne habitude, commençons par rappeler le contexte dans lequel s’inscrit ce récit de la guérison du sourd-muet. Rappelez-vous : nous sommes entre deux récits où Jésus nourrit des foules considérables. La première fois en terre d’Israël, la deuxième fois en territoire païen. Il s’agit donc d’un passage important : l’annonce de la Bonne Nouvelle n’est pas réservée à un peuple, mais Jésus va l’étendre à toute l’humanité. Il s’agit de « passer sur l’autre rive. » Cela se fait en trois étapes rapportées au chapitre 7 de Marc : la querelle avec les autorités morales d’Israël que nous avons lue la semaine dernière, la rencontre avec une Libanaise qui manifeste un étonnant esprit de répartie (il est dommage que notre lectionnaire n’ait pas retenu ce récit dans la suite des dimanches de cette année liturgique) et enfin la guérison du sourd-muet que nous venons de lire.

Des passages délicats

En écrivant ainsi ce chapitre, Marc pense sans doute aux difficultés rencontrées par la jeune Eglise, dès les premières années de son existence, pour passer de l’exclusivisme juif à une réelle ouverture au monde païen. Il a fallu du temps, il y a eu des étapes, avant que cela ne s’opère vraiment. C’est cette expérience missionnaire qui sous-tend tout ce chapitre 7. Il a fallu d’abord s’affranchir d’un certain nombre de contraintes imposées par la religion juive, en matière de repas notamment, signes d’une mentalité particulièrement fermée, pour rencontrer les païens, eux aussi fermés par d’autres contraintes, et les aider à s’ouvrir à la bonne nouvelle.

Défaut de communication

Venons-en à la guérison du sourd-muet. Nous voici donc en plein pays païen. Les gens adorent certainement des idoles, ces statues auxquelles ils vouent un culte et dont la Bible se moque : « Elles ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas, un nez et ne sentent rien… » Ceux qui les adorent, dit encore la Bible, sont comme elles : sourds à la Parole, inaptes à la louange et à la prière. Pas de communication avec Dieu, donc pas de communication vraie avec les autres hommes. C’est le cas de ce sourd-muet qu’on amène à Jésus. C’est notre cas, à nous aussi, quand nous plaçons notre confiance ailleurs qu’en Dieu, et spécialement en nos propres œuvres.

Ouverture

Jésus ne dit pas à ce pauvre homme « entends », ni « parle ». Il lui dit : « ouvre-toi ! » Dire « ouvre-toi » à un sourd, c’est en principe ne rien lui dire, puisqu’il n’entend pas. Mais le Christ, Parole créatrice, va franchir un mur. Avec des gestes bizarres, et même choquants. Pourquoi les doigts dans les oreilles et de la salive sur la langue ? Sans doute pour nous faire comprendre que Dieu, en son Fils, vient physiquement au contact de notre mal. « Ouvre-toi », dit-il, comme pour mettre en évidence la fermeture, la prison dans laquelle l’homme est enfermé. Et par sa propre salive sur la langue de ce païen, Jésus ne met-il pas en lui sa propre Parole avec mission, pour lui, d’aller à son tour la transmettre au monde ? C’est ainsi que le Christ ouvre la route et rétablit la communication intégrale, de l’homme avec son Dieu, et de tout homme avec tous les hommes.

Récit symbolique, bien sûr. Symbole de ce qui s’est passé aux temps de la génération de Marc. Symbole de ce qui se passe, de nos jours encore, grâce à la puissance du Christ ressuscité. Tout effort missionnaire consiste essentiellement en un travail de communication pour permettre aux hommes d’entendre et de parler, de s’entendre et de se parler. Au temps de Marc, par exemple, jamais un bon juif n’aurait imaginé d’entrer en communication avec un païen. On reprochera à Pierre d’être allé chez le centurion Corneille à Césarée. Il va falloir que les chrétiens se rappellent que Jésus le premier, non seulement s’est approché, mais est allé jusqu’à toucher le sourd-muet. On n’imagine pas, aujourd’hui, les difficultés que les premières générations de disciples du Christ ont éprouvées pour sortir de l’emprise du carcan juif qui les enfermait et les emprisonnait sous un amas d’idées reçues.

Et aujourd'hui ?

En notre siècle de communication instantanée, grâce aux progrès inlassables des technologies nouvelles, on pourrait croire que tout sera plus facile. Hélas, ce n’est pas le progrès de la technique qui libère instantanément les hommes des prisons des idées reçues, des conformismes sociaux, des traditions qui rendent sourds. Ce n’est pas parce qu’il y a Internet que les hommes s’entendent mieux, n’est-ce pas. Et pourtant, on peut communiquer dans l’instant. Jamais comme aujourd’hui les hommes n’ont été informés aussi rapidement et universellement. Les moyens, pour une communication efficace, sont là, à la disposition de tous. Encore faut-il savoir s’en servir ! Saurons-nous faire preuve d’imagination et d’audace pour que nos contemporains puissent s’ouvrir à la nouveauté de l’évangile ? C’est à cela que Jésus nous invite. « Passons sur l’autre rive », disait-il un jour à ses amis. Il les invitait ainsi à sortir de leur tour d’ivoire. Je rêve d’un christianisme ouvert et sans œillères. Je rêve d’une Eglise où chacun aura la Parole, non pour la posséder et la confisquer jalousement, mais pour aller la transmettre incessamment à tous ceux qui ont faim et soif de vérité. Je rêve d’un monde où chacun pourra, non seulement entendre, mais écouter l’autre, et particulièrement les « sans voix » de nos sociétés. Ils portent, comme le pauvre homme muet de notre évangile, la Parole même du Christ.

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